C’était le troisième vers, qu’il avait cherché en vain. Il regarda autour de lui, il ne vit personne. Fermement convaincu dès lors que ce vers avait été prononcé par un esprit invisible, il courut trouver le chef Adhbâ, son ami intime, lui raconta ce qui venait d’arriver et lui répéta le vers qu’il avait entendu. «Réjouissons-nous! s’écria Adhbâ. Certainement, je suis tout à fait de ton opinion; c’est un esprit qui a prononcé ce vers, et nous pouvons être certains que sa prédiction s’accomplira. Il doit en être ainsi, cette race impure doit périr, car Dieu a dit[284]: Celui qui, ayant exercé des représailles en rapport avec l’outrage reçu, en recevra un nouveau, sera assisté par Dieu lui-même.»

Convaincus désormais que l’Eternel les avait pris sous sa protection, les Arabes roulèrent le billet qui contenait les vers de leur poète autour d’un caillou et le lancèrent à leurs ennemis.

Sept jours plus tard, ils virent l’armée espagnole, forte de vingt mille hommes, se préparer à les attaquer du côté de l’est, et placer ses machines de guerre sur une colline. Au lieu d’exposer ses braves soldats à être égorgés dans une forteresse en ruine, Sauwâr aima mieux les conduire à la rencontre de l’ennemi. Le combat engagé, il quitta tout à coup le champ de bataille avec une troupe d’élite, sans que son départ fût aperçu par ses adversaires, fit un détour, et se précipita sur la division postée sur la colline avec une impétuosité telle qu’il la mit en déroute. La vue de ce qui se passait sur la hauteur inspira aux Espagnols qui combattaient dans la plaine une terreur panique, car ils s’imaginaient que les Arabes avaient reçu des renforts. Alors commença un horrible carnage: poursuivant leurs ennemis fugitifs jusqu’aux portes d’Elvira, les Arabes en tuèrent douze mille, selon les uns, dix-sept mille, selon les autres.

Voici de quelle manière Saîd ibn-Djoudî chanta cette seconde bataille, connue sous le nom de bataille de la ville:

Ils avaient dit, les fils des blanches: «Quand notre armée volera vers vous, elle tombera sur vous comme un ouragan. Vous ne pourrez lui résister, vous tremblerez de peur, et le plus fort château ne pourra pas vous offrir un asile!»

Eh bien! Nous avons chassé cette armée, quand elle vola vers nous, avec autant de facilité que l’on chasse des mouches qui voltigent autour de la soupe, ou que l’on fait sortir une troupe de chameaux de leur étable. Certes, l’ouragan a été terrible; la pluie tombait à grosses gouttes, le tonnerre grondait et les éclairs sillonnaient les nuées; mais ce n’était pas sur nous, c’était sur vous que fondait la tempête. Vos bataillons tombaient sous nos bonnes épées, ainsi que les épis tombent sous la faucille du moissonneur.

Quand ils nous virent venir à eux au galop, nos épées leur causèrent une si grande frayeur, qu’ils tournèrent le dos et se mirent à courir; mais nous fondîmes sur eux en les perçant de coups de lance. Quelques-uns, devenus nos prisonniers, furent chargés de fers; d’autres, en proie à des angoisses mortelles, couraient à toutes jambes et trouvaient la terre trop étroite.

Vous avez trouvé en nous une troupe d’élite, qui sait à merveille comment il faut faire pour embraser les têtes des ennemis quand la pluie, dont vous parliez, tombe à grosses gouttes. Elle se compose de fils d’Adnân, qui excellent à faire des incursions, et de fils de Cabtân, qui fondent sur leur proie comme des vautours. Son chef, un grand guerrier, un vrai lion qu’on renomme en tous lieux, appartient à la meilleure branche de Cais; depuis de longues années, les hommes les plus généreux et les plus braves reconnaissent sa supériorité en courage et en générosité. C’est un homme loyal. Issu d’une race de preux dont le sang ne s’est jamais mêlé à celui d’une race étrangère, il attaque impétueusement ses ennemis, comme il sied à un Arabe, à un Caisite surtout, et il défend la vraie religion contre tout mécréant.

Certes, Sauwâr brandissait ce jour-là une excellente épée, avec laquelle il coupait des têtes comme on ne les coupe qu’avec des lames de bonne trempe. C’était de son bras qu’Allâh se servait pour tuer les sectateurs d’une fausse religion, qui s’étaient réunis contre nous. Quand le moment fatal fut arrivé pour les fils des blanches, notre chef était à la tête de ses fiers guerriers, dont la fermeté ne s’ébranle pas plus qu’une montagne, et dont le nombre était si grand que la terre semblait trop étroite pour les porter. Tous ces braves galopaient à bride abattue, tandis que leurs coursiers hennissaient.

Vous avez voulu la guerre; elle a été funeste pour vous, et Dieu vous a fait périr soudainement!