Ce plus vaillant des chevaliers en était aussi le plus tendre et le plus galant. Nul ne s’énamourait aussi promptement d’un son de voix ou d’une chevelure, nul ne savait mieux quelle puissance de séduction il y a dans une belle main. Etant venu un jour à Cordoue lorsque le sultan Mohammed y régnait encore, il passait devant le palais du prince Abdallâh, quand le chant harmonieux d’une femme frappa son oreille. Ce chant venait d’un appartement au premier étage, dont la fenêtre donnait sur la rue, et la chanteuse était la belle Djéhâne. En ce moment elle était auprès du prince, son maître; tantôt elle lui versait à boire, tantôt elle chantait. Attiré par un charme indéfinissable, Saîd alla se placer dans une encognure, où il pouvait écouter à son aise sans attirer les regards des passants. Les yeux immuablement fixés sur la fenêtre, il écoutait, perdu dans le ravissement et l’extase, et mourant d’envie de voir la belle chanteuse. Après l’avoir guettée longtemps, il aperçut à la fin sa petite et blanche main au moment où elle présentait la coupe au prince. Il ne vit rien de plus, mais cette main d’une incomparable élégance et puis cette voix si suave et si expressive, c’était assez pour faire battre violemment son cœur de poète et mettre son cerveau en feu. Mais, hélas! une barrière infranchissable le séparait de l’objet de son amour! En désespoir de cause, il essaya alors de faire prendre le change à sa passion. Il paya une somme énorme pour la plus belle esclave qu’il pût trouver, et lui donna le nom de Djéhâne. Mais malgré les efforts que fit cette jeune fille pour plaire au beau chevalier, elle ne réussit pas à lui faire oublier son homonyme.

Le doux chant que j’ai entendu, disait-il, en m’enlevant mon âme, y a substitué une tristesse qui me consume lentement. C’est à Djéhâne, à celle dont je garderai un éternel souvenir, que j’ai donné mon cœur, et pourtant nous ne nous sommes jamais vus.... O Djéhâne, objet de tous mes désirs, sois bonne et compatissante pour cette âme qui m’a quitté pour s’envoler vers toi! Ton nom chéri, je l’invoque, les yeux baignés de larmes, avec la dévotion et la ferveur d’un moine qui invoque celui de son saint, devant l’image duquel il se prosterne[287].

Mais Saîd ne retint pas longtemps le souvenir de la belle Djéhâne. Volage et inconstant, errant sans relâche de désir en désir, les grandes passions et les rêveries platoniques n’étaient point son fait, témoin ces vers de sa composition, que les écrivains arabes ne citent qu’en y ajoutant les paroles: «Que Dieu lui pardonne!»

Le plus doux moment dans la vie, c’est celui où l’on boit à la ronde; ou plutôt, c’est celui où, après une brouillerie, l’on se réconcilie avec son amante; ou plutôt encore, c’est quand l’amant et l’amante se lancent des regards enivrants; c’est celui, enfin, où l’on enlace dans ses bras celle que l’on adore.

Je parcours le cercle des plaisirs avec la fougue d’un coursier qui a pris le mors aux dents; quoi qu’il arrive, je contente tous mes désirs. Inébranlable le jour du combat, quand l’ange de la mort plane au-dessus de ma tête, je me laisse toujours ébranler par deux beaux yeux.

Il avait donc déjà oublié Djéhâne, lorsqu’une nouvelle beauté lui fut amenée de Cordoue. Quand elle entra dans son appartement, la pudeur lui fit baisser les yeux, et alors Saîd improvisa ces vers:

Quoi, ma belle amie, tu détournes de moi tes regards pour les fixer sur le plancher! Serait-ce parce que je t’inspire de la répulsion? Par Dieu, ce n’est pas ce sentiment-là que j’inspire d’ordinaire aux femmes, et j’ose t’assurer que ma figure mérite plus tes regards que le plancher.

Saîd était à coup sûr le représentant le plus brillant de l’aristocratie; mais il n’avait pas les qualités solides de Sauwâr. La mort de ce grand chef était donc une perte que Saîd ne pouvait réparer. Grâce aux soins de Sauwâr, qui avait fait rebâtir plusieurs forteresses romaines à demi ruinées, telles que Mentesa et Basti (Baza), les Arabes furent en état de se maintenir sous son successeur; mais quoiqu’ils n’eussent plus à combattre le sultan, car celui-ci avait reconnu Saîd, ils ne remportèrent plus d’avantages signalés sur les Espagnols. Les chroniqueurs musulmans, qui au reste ne disent presque rien sur les expéditions de Saîd, ce qui prouve déjà qu’en général elles n’étaient pas heureuses, nous apprennent seulement qu’il y eut un instant où Elvira se soumit à son autorité. Quand il eut fait son entrée dans la ville, Ablî, le poète espagnol, se présenta à lui et lui récita des vers qu’il avait composés à sa louange. Saîd le récompensa généreusement; mais quand le poète fut parti, un Arabe s’écria: «Quoi, émir, donnez-vous de l’argent à cet homme? Avez-vous donc oublié qu’il était naguère le grand agitateur de sa nation, et qu’il a osé dire:—Depuis combien de temps leurs morts, que nous avons jetés dans ce puits, attendent-ils en vain un vengeur!» Chez Saîd une plaie mal fermée se rouvrit aussitôt, et, les yeux étincelants de colère: «Allez saisir cet homme, dit-il à un parent de Yahyâ ibn-Çocâla, tuez-le et jetez son cadavre dans un puits!» Cet ordre fut exécuté sur-le-champ[288].

XIII[289].

Pendant que les Espagnols d’Elvira combattaient contre la noblesse arabe, des événements fort graves se passaient aussi à Séville.