Nulle part le parti national n’était aussi fort. Du temps des Visigoths, Séville avait été le siége de la science et de la civilisation romaines, et la résidence des familles les plus nobles et les plus opulentes[290]. La conquête arabe n’y avait apporté presque aucun changement dans l’ordre social. Peu d’Arabes s’étaient établis dans la ville; ils s’étaient fixés de préférence dans les campagnes. Les descendants des Romains et des Goths formaient donc encore la partie la plus nombreuse des habitants. Grâce à l’agriculture et au commerce, ils étaient fort riches; de nombreux vaisseaux d’outre-mer venaient chercher à Séville, qui passait pour un des meilleurs ports de l’Espagne, des cargaisons de coton, d’olives et de figues, que la terre produisait en abondance[291]. La plupart des Sévillans avaient abjuré le christianisme; ils l’avaient fait de bonne heure, car déjà sous le règne d’Abdérame II on avait dû bâtir pour eux une grande mosquée[292]; mais leurs mœurs, leurs coutumes, leur caractère, tout enfin, jusqu’à leurs noms de famille, tels que Beni-Angelino, Beni-Sabarico[293] etc., rappelait encore leur origine espagnole.
En général ces renégats étaient pacifiques et nullement hostiles au sultan, qu’ils considéraient au contraire comme le soutien naturel de l’ordre; mais ils craignaient les Arabes, non pas ceux de la ville, car ceux-ci, accoutumés aux bienfaits de la civilisation, ne s’intéressaient plus aux rivalités de tribu ou de race, mais ceux de la campagne, qui avaient conservé intacts leurs mœurs agrestes, leurs vieilles préventions nationales, leur aversion pour toute race autre que la leur, leur esprit belliqueux et leur attachement pour les anciennes familles auxquelles ils avaient obéi de père en fils depuis un temps immémorial. Remplis d’une haine jalouse contre les riches Espagnols, ils étaient prêts à marcher pour les aller piller et massacrer, dès que les circonstances le leur permettraient ou que leurs nobles les y convieraient. Ils étaient fort redoutables, ceux de l’Axarafe surtout; aussi les Espagnols, qui avaient une vieille prédiction selon laquelle la ville serait brûlée par le feu qui viendrait de l’Axarafe[294], avaient-ils concerté leurs mesures pour ne pas être pris au dépourvu par les fils des brigands du Désert. Ils s’étaient organisés en douze corps, dont chacun avait son chef, sa bannière et son arsenal, et ils avaient contracté des alliances avec les Arabes maäddites de la province de Séville et avec les Berbers-Botr de Moron.
Parmi les grandes familles arabes de la province il y en avait deux qui primaient toutes les autres: c’étaient celle des Beni-Haddjâdj et celle des Beni-Khaldoun. La première, quoique très-arabe dans ses idées, descendait cependant, par les femmes, de Witiza, l’avant-dernier roi goth. Une petite-fille de ce roi, Sara, avait épousé en secondes noces un certain Omair, de la tribu yéménite de Lakhm. De ce mariage étaient issus quatre enfants, qui furent la souche d’autant de grandes familles parmi lesquelles celle des Beni-Haddjâdj était la plus riche. C’est à Sara qu’elle devait les grandes propriétés territoriales qu’elle possédait dans le Sened, car un historien arabe, qui, lui aussi, descendait de Witiza par Sara, remarque qu’Omair avait eu des enfants d’autres femmes, mais que les descendants de celles-ci ne pouvaient nullement rivaliser avec ceux de Sara[295]. L’autre famille, celle des Beni-Khaldoun, était aussi d’origine yéménite; elle appartenait à la tribu de Hadhramaut, et ses propriétés se trouvaient dans l’Axarafe. Agriculteurs et soldats, les membres de ces deux grandes maisons étaient aussi marchands et armateurs. Ils résidaient d’ordinaire à la campagne dans leurs châteaux, leurs bordj[296]; mais de temps en temps ils séjournaient dans la ville où ils avaient des palais.
Au commencement du règne d’Abdallâh, Coraib était le chef des Khaldoun. C’était un homme dissimulé et perfide, mais qui possédait tous les talents d’un chef de parti. Fidèle aux traditions de sa race, il détestait la monarchie; il voulait que la caste à laquelle il appartenait ressaisît la domination que les Omaiyades lui avaient arrachée. D’abord il essaya de faire éclater une insurrection dans la ville même. Il s’adressa donc aux Arabes qui y demeuraient, et tâcha de ranimer chez eux l’amour de l’indépendance. Il n’y réussit pas. Ces Arabes, pour la plupart Coraichites ou clients de la famille régnante, étaient royalistes, ou pour mieux dire, ils n’étaient d’aucun parti, si ce n’est de celui qu’on appelle de nos jours le parti de l’ordre. Vivre en paix avec tout le monde et ne pas être troublés dans leurs affaires ou dans leurs plaisirs, c’était tout ce qu’ils demandaient. Ils n’avaient donc aucune sympathie pour Coraib; son humeur aventureuse et son ambition déréglée ne leur inspiraient qu’une profonde aversion mêlée de terreur. Quand il parlait d’indépendance, on lui répondait qu’on haïssait le désordre et l’anarchie, qu’on n’aimait pas à être l’instrument de l’ambition d’autrui, et qu’on n’avait que faire de ses mauvais conseils et de son mauvais esprit.
Voyant qu’il perdait son temps dans la ville, Coraib retourna dans l’Axarafe, où il n’eut point de peine à enflammer les cœurs de ses contribules; ils lui promirent presque tous de prendre les armes au premier signal qu’il leur donnerait. Ensuite il forma une ligue dans laquelle entrèrent les Haddjâdj, deux chefs yéménites (l’un de Niébla, l’autre de Sidona), et le chef des Berbers-Bornos de Carmona. Le but que les alliés se proposaient était d’enlever Séville au sultan et de piller les Espagnols.
Les patriciens sévillans, qui, à cause de la distance, ne pouvaient plus épier Coraib comme au temps où il se trouvait encore parmi eux, ignoraient le complot qu’il tramait; de temps à autre des bruits vagues en parvenaient bien à leurs oreilles, mais ils ne savaient rien de précis et ne se méfiaient pas encore assez du dangereux conspirateur.
Voulant d’abord se venger de ceux qui n’avaient pas voulu l’écouter et leur montrer en même temps que le souverain était incapable de les défendre, Coraib fit savoir secrètement aux Berbers de Mérida et de Médellin que la province de Séville était presque dégarnie de troupes, et que s’ils le voulaient, ils pourraient y faire facilement un riche butin. Toujours enclins à la rapine, ces hommes à demi sauvages se mirent aussitôt en marche, s’emparèrent de Talyâta[297], pillèrent ce village, y massacrèrent les hommes, et y mirent les femmes et les enfants en servitude. Le gouverneur de Séville appela aux armes tous ceux qui étaient en état d’en porter, et alla à la rencontre des Berbers. Ayant appris en route qu’ils étaient déjà maîtres de Talyâta, il établit son camp sur une hauteur qui s’appelait la montagne des oliviers. Une distance de trois milles seulement le séparait de l’ennemi, et des deux côtés on se tenait prêt à combattre le lendemain, lorsque Coraib, qui avait fourni son contingent, de même que les autres seigneurs, profita de la nuit pour faire dire aux Berbers que, le combat engagé, il leur faciliterait la victoire en prenant la fuite avec son régiment. Il tint sa promesse, et, en fuyant, il entraîna toute l’armée après lui. Poursuivi par les Berbers, le gouverneur ne fit halte que dans le village de Huebar (à cinq lieues de Séville), où il se retrancha. Les Berbers, sans faire le moindre effort pour le forcer dans cette position, retournèrent à Talyâta, où ils restèrent trois jours, pendant lesquels ils mirent à feu et à sang tous les endroits du voisinage. Puis, leurs grands sacs regorgeant de butin, ils retournèrent chez eux.
Cette terrible razzia avait déjà ruiné un grand nombre de propriétaires, lorsqu’un nouveau fléau vint frapper les Sévillans. Cette fois le perfide Coraib n’avait rien à se reprocher: un chef de race ennemie, un renégat, vint spontanément seconder ses projets. C’était Ibn-Merwân, le seigneur de Badajoz. Voyant ses voisins de Mérida revenir chargés de riches dépouilles, il en conclut qu’il n’avait qu’à se montrer pour obtenir sa part de la curée. Il ne se trompait pas. S’étant avancé jusqu’à trois parasanges de Séville, il pilla tout à la ronde pendant plusieurs jours consécutifs, et quand il retourna à Badajoz, il n’avait rien à envier aux Berbers de Mérida.
La conduite de leur gouverneur, qui était resté inactif pendant que des hordes sauvages ravageaient coup sur coup leurs terres, avait exaspéré les Sévillans contre lui et contre le souverain. Cédant à leurs plaintes, le sultan déposa, il est vrai, ce gouverneur malhabile; mais le successeur qu’il lui donna, bien qu’il fût au reste d’une réputation intacte, manquait également de l’énergie nécessaire pour maintenir l’ordre dans la province et réprimer l’audace des brigands qui s’y multipliaient d’une manière effrayante.
Le plus redoutable parmi ces bandits était un Berber-Bornos de Carmona, nommé Tamâchecca, qui dévalisait les voyageurs sur la grande route entre Séville et Cordoue. Le gouverneur de Séville n’osait ou ne pouvait rien entreprendre contre lui, lorsqu’un brave renégat d’Ecija, nommé Mohammed ibn-Ghâlib, promit au sultan de faire cesser ces brigandages, s’il lui permettait de bâtir une forteresse près du village de Siete Torres, sur les frontières de la province de Séville et de celle d’Ecija. Le sultan accepta son offre; la forteresse fut bâtie, Ibn-Ghâlib s’y installa avec un grand nombre de renégats, de clients omaiyades et de Berbers-Botr, et les brigands ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’ils avaient affaire à un ennemi bien autrement redoutable que ne l’était le gouverneur de Séville.