Plus encore que les autres provinces, la Galice fut ravagée par les Suèves; là était le centre de leur domination, là étaient leurs repaires, là ils pillèrent et massacrèrent pendant plus de soixante ans. Poussés à bout, les malheureux Galiciens firent enfin ce qu’ils auraient dû faire dès le commencement: ils prirent les armes et se retranchèrent dans des châteaux forts. Quelquefois ils étaient assez heureux pour faire à leur tour des prisonniers; alors on se réconciliait, on échangeait les captifs de part et d’autre, on se donnait réciproquement des otages; mais bientôt après les Suèves, rompant la paix, se remettaient à piller. Les Galiciens imploraient sans beaucoup de succès le secours ou la médiation des gouverneurs romains des Gaules, ou de cette partie de l’Espagne qui était restée romaine. Enfin d’autres barbares, les Visigoths, vinrent combattre les Suèves; ils les vainquirent dans une sanglante bataille livrée sur les bords de l’Orvigo (456). Pour les Galiciens, ce fut bien moins une délivrance qu’un nouveau péril. Les Visigoths pillèrent Braga; ils ne répandirent pas de sang, mais ils traînèrent en esclavage une foule des habitants de la ville, des églises profanées ils firent des écuries, ils dépouillèrent les ecclésiastiques de tout, même de leur dernier vêtement. Et de même que les habitants de la Tarragonaise s’étaient faits Bagaudes, ceux de Braga et des environs s’organisèrent en bandes de partisans, de brigands. A Astorga les Visigoths se montrèrent plus impitoyables encore. Au moment où ils se présentèrent devant les portes de la ville, elle était au pouvoir d’une bande de partisans qui prétendaient combattre pour Rome. Ayant demandé et obtenu d’entrer comme amis, ils firent un horrible massacre, emmenèrent en esclavage une foule de femmes, d’enfants et d’ecclésiastiques, parmi lesquels se trouvaient deux évêques, démolirent les autels, mirent le feu aux maisons et ravagèrent les champs d’alentour. Palencia eut le même sort. Puis ils allèrent assiéger un château non loin d’Astorga; mais le désespoir avait rendu du courage et des forces aux Galiciens, et la garnison de ce château se défendit si bien qu’elle soutint victorieusement un long siége.

Les Visigoths étant retournés dans les Gaules, les Suèves recommencèrent leurs brigandages et leurs atrocités. A Lugo une de leurs bandes fit une soudaine irruption dans la salle où délibérait le conseil municipal, qui croyait n’avoir rien à craindre parce qu’on était dans la semaine sainte de Pâques; ces malheureux furent égorgés tous. A Coïmbre une autre bande viola le traité qu’elle venait de conclure, et emmena les habitants en esclavage[16]. Enfin les Visigoths conquirent peu à peu toute l’Espagne, et bien qu’on dût leur céder les deux tiers du sol, leur domination parut un adoucissement, comparée aux maux qu’on avait eu à souffrir des terribles Suèves.

Au milieu de ces calamités sans nombre, de ce bouleversement universel, il y avait eu un groupe d’hommes qui n’avaient jamais perdu courage, qui avaient vu crouler le vieux monde sans trop de regrets, et qui, dans une certaine mesure, avaient pris parti pour les barbares contre les Romains, leurs compatriotes. C’était l’élite du clergé catholique, l’école de saint Augustin. Dès le commencement des invasions, ces prêtres s’étaient donné une peine infinie pour pallier les violences des conquérants. Ils acceptaient un optimisme barbare sur cet océan de malheurs. Disciple de l’évêque d’Hippone, à qui il dédia son ouvrage historique, et contemporain de l’invasion des Alains, des Suèves et des Vandales, le prêtre espagnol Paul Orose prétend que ces barbares, quand ils se furent établis dans la Péninsule après l’avoir divisée entre eux, traitèrent les Espagnols en alliés, en amis, et qu’au temps où il écrivait (vers l’année 417) il y avait déjà des Espagnols qui aimaient mieux être libres et pauvres sous la domination des barbares, qu’opprimés et accablés d’impôts sous celle de Rome[17]. Un autre prêtre, qui écrivait vingt ou trente ans plus tard, Salvien de Marseille, va beaucoup plus loin; il est bien plus hardi. Ce qui, chez Orose, n’est encore que le vœu d’une faible minorité, devient, sous la plume du prêtre de Marseille, le vœu unanime de toute la nation[18]. Rien n’eût été plus contraire à la nature des choses qu’une telle disposition des esprits; aussi rien n’est plus faux. Non, il faut le dire pour l’honneur de l’humanité, le sentiment de la dignité nationale n’était pas éteint à ce point chez les sujets de Rome, qui d’ailleurs avaient acquis la triste et douloureuse expérience qu’il est un fléau pire que le despotisme lui-même. Trop faibles ou trop lâches pour secouer le joug, ils avaient du moins conservé dans leur âme assez de fierté pour haïr et détester les barbares. «Tu évites les barbares qu’on dit mauvais; moi, j’évite même ceux qu’on dit bons,» écrit Sidoine Apollinaire à un de ses amis[19], et en parlant ainsi, il exprime le sentiment national bien mieux que les prêtres qui s’efforcent de représenter l’invasion comme un bienfait de Dieu. Mais ils avaient d’excellentes raisons, ces prêtres, pour écrire comme ils le faisaient. D’abord aucun sentiment généreux ne les en empêchait. Ils ne savaient point ce que c’est que le patriotisme. Ils n’avaient point de patrie ici-bas; leur patrie, à eux, était au ciel. Ils n’étaient pas compatissants non plus. Le pillage, le massacre même, les touchaient médiocrement. «Qu’est-ce que cela fait à un chrétien qui aspire à la vie éternelle, d’être enlevé à ce bas monde d’une manière ou d’une autre, à telle ou telle époque de la vie?» demande Orose,[20] après avoir avoué, un peu malgré lui sans doute, que les Suèves et leurs alliés avaient commis beaucoup de meurtres. Les intérêts de l’Eglise étaient leur unique préoccupation; dans chaque événement politique ils n’apercevaient guère que ce qui servait à celle-ci ou lui pouvait nuire. Champions du christianisme, ils avaient à réfuter les païens et même un grand nombre de chrétiens qui, point encore suffisamment affermis dans la foi, imputaient les désastres inouïs qui frappaient l’empire à l’abandon de l’ancien culte, en disant que le christianisme avait porté malheur à la grandeur romaine et que les anciens dieux l’avaient bien mieux gardée. Les prêtres répondaient à ces impies en leur prouvant, comme l’avait fait leur maître, le célèbre auteur de la Cité de Dieu, que le monde romain avait toujours été malheureux et que les maux actuels n’étaient pas aussi intolérables qu’on le prétendait[21]. Puis, ils avaient fort bien saisi cette vérité, qu’à des idées nouvelles, comme les idées chrétiennes l’étaient, il faut des hommes nouveaux. Ils n’avaient nulle prise sur les nobles romains. Chrétiens pour la forme, parce que le christianisme était devenu la religion de l’Etat, mais trop corrompus pour se soumettre à l’austère moralité que prêchait cette religion, et trop sceptiques pour croire à ses dogmes, ces clarissimes ne vivaient que pour les festins, les plaisirs, les spectacles, et niaient tout jusqu’à l’immortalité de l’âme[22]. «On préfère ici les spectacles aux églises de Dieu, s’écrie Salvien dans sa sainte indignation[23]; on dédaigne les autels, et l’on honore les théâtres. On aime tout, on respecte tout; Dieu seul paraît méprisable et vil.... Presque tout ce qui tient à la religion, on en rit chez nous.» Les mœurs des barbares n’étaient pas plus pures: les prêtres sont bien forcés d’avouer qu’ils étaient aussi injustes, aussi avares, aussi trompeurs, aussi cupides, en un mot aussi corrompus que les Romains[24]: car on l’a dit avec raison, il y a une analogie singulière entre les vices des décadences et les vices de la barbarie. Mais à défaut de vertus, les barbares croyaient du moins tout ce que leurs prêtres leur enseignaient[25]; ils étaient dévots de leur nature. Dans le danger ils n’attendaient du secours que de Dieu. Avant la bataille leurs rois priaient dans le cilice, ce dont un général romain eût ri, et s’ils remportaient la victoire, ils reconnaissaient dans leur triomphe la main de l’Eternel. Enfin, ils honoraient le clergé, non-seulement leur clergé à eux, le clergé arien, mais encore le clergé catholique, que les Romains méprisaient, bafouaient, tout en se disant catholiques[26]. Comment s’étonner après cela que les barbares se soient concilié la sympathie des prêtres? Sans doute, ils étaient hérétiques, ils avaient été instruits par de mauvais docteurs[27]; mais pourquoi les prêtres catholiques auraient-ils désespéré de les convertir? et cette conversion une fois obtenue, quel brillant avenir s’ouvrait alors pour l’Eglise!

Dans aucune province les espérances de ces esprits très-clairvoyants ne furent trompées; mais nulle part elles ne se réalisèrent au même degré qu’en Espagne, depuis que le roi Reccared et ses Visigoths eurent abjuré l’hérésie arienne pour se faire catholiques (587). Dès lors le clergé usa de tous les moyens pour adoucir et éclairer les Visigoths, déjà à moitié romanisés avant leur arrivée en Espagne par un demi-siècle de séjour dans les provinces romaines, et nullement insensibles aux avantages de l’ordre et de la civilisation. C’est un spectacle curieux que de voir les descendants des barbares qui avaient hanté les forêts de la Germanie, pâlir sur les livres sous la direction des évêques; c’est une curieuse correspondance que celle du roi Rékeswinth avec Braulion, l’évêque de Saragosse: le roi remercie l’évêque d’avoir bien voulu corriger un manuscrit qu’il lui avait envoyé, et il parle des fautes, des étourderies, des sottises des copistes, putredines ac vitia scribarum, librariorum ineptiæ, avec l’aplomb d’un Bentley ou d’un Ruhnkenius[28]. Mais les évêques ne se bornèrent pas à former le cœur et l’esprit des rois: ils se chargèrent aussi de donner des lois à l’Etat et de le gouverner. Ils avaient été établis, par le Seigneur Jésus-Christ, les recteurs des peuples, disaient-ils dans leurs actes[29]. Entouré de ses grands, le roi venait se prosterner humblement devant eux, quand ils étaient assemblés en concile à Tolède, pour les prier, avec des soupirs et des larmes, de vouloir bien intervenir pour lui auprès de Dieu, et de donner de sages lois à l’Etat[30]. Et les évêques inculquèrent si bien aux rois que la piété devait être la première de leurs vertus[31]; les rois, de leur côté, comprirent si bien que la piété, c’était l’obéissance aux évêques, que même les plus débauchés d’entre eux se laissèrent guider docilement par les évêques dans les affaires publiques[32].

Voilà donc un nouveau pouvoir dans l’Etat, un pouvoir qui a absorbé tous les autres et qui semble fait pour régénérer les mœurs et les institutions. C’est de lui que les serfs attendent l’adoucissement de leurs maux. Le clergé catholique, au temps où dominait l’hérésie arienne, avait montré pour eux une tendre et paternelle sollicitude. Il leur avait ouvert ses hôpitaux, et Masone, le pieux évêque de Mérida, avait donné tant d’argent aux serfs de son église, qu’à Pâques ils pouvaient lui faire cortége en robes de soie; sur son lit de mort, ce saint homme avait émancipé ses esclaves les plus fidèles, après leur avoir assuré les moyens de vivre convenablement[33]. Le clergé, on s’en tient convaincu, va abolir le servage, contraire, sinon à la lettre, du moins à l’esprit de l’Evangile. Cette généreuse doctrine, il l’a hautement proclamée quand il était faible[34]; il va la mettre en pratique maintenant qu’il est tout-puissant.

Etrange erreur! Arrivé au pouvoir, le clergé désavoue les maximes qu’il avait professées alors qu’il était pauvre, méprisé, opprimé, persécuté. Désormais en possession de vastes terres peuplées d’une foule de serfs, de superbes palais encombrés d’esclaves, les évêques s’aperçoivent qu’ils sont allés trop vite, que le temps d’émanciper les serfs n’est point encore venu, que pour le faire il faudra attendre encore je ne sais combien de siècles. Saint Isidore de Péluse s’étonnait, dans les déserts de la Thébaïde, qu’un chrétien pût avoir un esclave; un autre saint Isidore, le célèbre évêque de Séville qui fut longtemps l’âme des conciles de Tolède et «la gloire de l’Eglise catholique,» comme disaient les Pères du huitième de ces conciles, ne reproduit pas, en parlant de l’esclavage, les doctrines de son homonyme, mais celles des Sages de l’antiquité, d’Aristote et de Cicéron. «La nature, avait dit le philosophe grec, a créé les uns pour commander, les autres pour obéir;» et le philosophe romain avait dit: «Il n’y a pas d’injustice à ce que ceux-là servent qui ne savent pas se gouverner.» Isidore de Séville dit la même chose[35]; seulement il est en contradiction avec lui-même, car il avoue que devant Dieu tous les hommes sont égaux, et que le péché du premier homme, dans lequel il cherche l’origine de la servitude, a été vaincu par la rédemption. Loin de nous la pensée de vouloir reprocher au clergé de ne pas avoir affranchi les esclaves, ou de vouloir combattre l’opinion de ceux qui affirment que l’esclave n’était pas capable de la liberté: nous ne discutons pas, nous nous bornons à constater un fait qui eut des suites très-importantes, à savoir que le clergé, dans son inconséquence, ne remplit point l’attente des serfs. Le sort de ces malheureux, au lieu de s’adoucir, s’aggrava. Les Visigoths, de même que d’autres peuples d’origine germanique le firent dans d’autres provinces romaines, leur imposèrent des services personnels, des corvées. Un usage digne d’être remarqué et inconnu aux Romains, ce semble, c’est que souvent une famille d’esclaves avait à rendre au maître un service déterminé et héréditaire; une telle était chargée, de père en fils, de la culture de la terre, une autre, de la pêche, une troisième, de la garde des troupeaux, une quatrième, du métier de charpentier, une cinquième, de celui de forgeron, et ainsi de suite[36]. Ni le serf ni l’esclave ne pouvait se marier sans le consentement de son seigneur; au cas où il s’était marié sans avoir obtenu ce consentement, son mariage était considéré comme nul et on le séparait de force de sa femme. Quand un homme de condition servile avait épousé une femme appartenant à un autre seigneur, les enfants nés de ce mariage se divisaient par moitié entre les deux seigneurs. Dans ces circonstances la loi des Visigoths était donc moins humaine que celle de l’empire, car l’empereur Constantin avait défendu de séparer les femmes de leurs maris, les fils de leurs pères, les frères de leurs sœurs[37]. En général on ne peut douter que la condition de la classe servile n’ait été fort dure sous la domination des Visigoths, quand on examine leurs lois nombreuses et sévères contre les serfs et les esclaves fugitifs, et quand on voit qu’au huitième siècle les serfs dans les Asturies, où leur condition était restée ce qu’elle avait été dans toute l’Espagne, se révoltèrent en masse contre leurs seigneurs.

Si les évêques n’améliorèrent point la condition des serfs, ils ne firent rien non plus pour la classe moyenne. Les curiales restèrent ce qu’ils étaient, la propriété de la terre; qui plus est, aucun citadin n’avait plus le droit de vendre ses biens[38]. L’esprit de fiscalité avait passé des empereurs aux rois goths avec les autres traditions romaines; il semble même que les disciples surpassèrent bientôt leurs maîtres. La bourgeoisie resta donc misérable, ruinée; les conciles ne le nient pas[39].

Toutes les plaies de l’époque romaine, la propriété condensée en grandes masses, l’esclavage, le servage général, en vertu duquel des cultivateurs furent assignés à la terre et des propriétaires aux propriétés, tout cela subsista.

Encore si ceux qui se disaient les recteurs des peuples établis par Jésus-Christ, se fussent bornés à laisser les choses à peu près comme ils les avaient trouvées! Mais, hélas! dans leur fanatisme, ils se mirent à persécuter, avec une cruauté inouïe, une race alors fort nombreuse en Espagne. C’était dans la nature des choses. Un historien éminent l’a dit avec raison: «Toutes les fois qu’au moyen âge l’esprit humain s’avisa de demander comment ce paradis idéal d’un monde asservi à l’Eglise n’avait réalisé ici-bas que l’Enfer, l’Eglise, voyant l’objection, se hâta de l’étouffer, disant: «c’est le courroux de Dieu! c’est le crime des juifs! Les meurtriers de Notre-Seigneur sont impunis encore!» On se jetait sur les juifs.» (Michelet).

Les persécutions avaient commencé en 616, sous le règne de Sisebut. On avait ordonné alors aux juifs de se convertir avant une année révolue; ce terme expiré, si les juifs persévéraient dans leurs croyances, ils seraient exilés après avoir reçu cent coups de fouet et leurs biens seraient confisqués. On dit que, saisis de crainte, plus de quatre-vingt-dix mille juifs reçurent alors le baptême et que c’était la moindre partie. Ces conversions, il est à peine besoin de le dire, n’étaient qu’apparentes; les nouveaux convertis continuaient en secret à circoncire leurs enfants et à pratiquer tous les autres rites de la religion de Moïse; mais n’était-ce pas en outre tenter l’impossible que de vouloir convertir par la force une race aussi nombreuse? Les évêques du quatrième concile de Tolède semblent en avoir jugé ainsi; mais tout en permettant aux juifs de rester fidèles à la religion de leurs ancêtres, ils ordonnèrent cependant que leurs enfants leur seraient ôtés pour être élevés dans le christianisme. Puis le clergé, se repentant de sa demi-tolérance, revint aux mesures extrêmes, et le sixième concile de Tolède ordonna qu’à l’avenir aucun roi élu ne pourrait entrer dans l’exercice de la royauté qu’il n’eût préalablement juré de faire exécuter les édits promulgués contre cette race abominable. Cependant, en dépit de toutes les lois et de toutes les persécutions, les juifs subsistèrent en Espagne; par une étrange anomalie, ils y possédaient même des terres[40], et tout porte à croire que les lois rendues contre eux furent rarement exécutées dans toute leur rigueur. On le voulait bien, mais on ne le pouvait pas.