Pendant quatre-vingts ans les juifs souffrirent en silence; mais alors, leur patience ayant été poussée à bout, ils résolurent de se venger de leurs oppresseurs. Vers l’année 694, dix-sept ans avant que l’Espagne fût conquise par les musulmans, ils projetèrent un soulèvement général avec leur coreligionnaires de l’autre côté du Détroit, où plusieurs tribus berbères professaient le judaïsme et où les juifs exilés d’Espagne avaient trouvé un refuge. La révolte devait probablement éclater sur plusieurs points à la fois, au moment où les juifs d’Afrique seraient débarqués sur les côtes de l’Espagne; mais avant le moment fixé pour l’exécution, le gouvernement fut averti du complot. Le roi Egica prit aussitôt les mesures commandées par la nécessité; ensuite, ayant convoqué un concile à Tolède, il informa ses guides spirituels et temporels des coupables projets des juifs, et les pria de punir sévèrement cette race maudite. Après avoir entendu les dépositions de quelques Israélites, d’où il résultait que le complot ne tendait à rien moins qu’à faire de l’Espagne un Etat juif, les évêques, frémissant de colère et d’indignation, condamnèrent tous les juifs à perdre leurs biens et leur liberté. Le roi les donnerait comme esclaves aux chrétiens, même à ceux qui jusque-là avaient été esclaves des juifs et que le roi affranchirait. Les maîtres devaient s’engager à ne pas tolérer que leurs nouveaux esclaves pratiquassent les cérémonies de l’ancienne loi; ils devaient leur ôter leurs enfants aussitôt que ceux-ci auraient atteint leur septième année, les faire élever dans le christianisme, et ne pas permettre le mariage entre juifs, l’esclave juif ne pouvant épouser qu’une esclave chrétienne, et une juive ne pouvant avoir pour mari qu’un esclave chrétien.[41]
On ne peut douter que ces décrets n’aient été exécutés dans toute leur rigueur. Cette fois il s’agissait de punir, non-seulement des mécréants, mais des conspirateurs fort dangereux. A l’époque où les musulmans conquirent le nord-ouest de l’Afrique, les juifs d’Espagne gémissaient donc sous un joug intolérable; ils appelaient de tous leurs vœux le moment de leur délivrance, et des conquérants qui, moyennant un léger tribut, leur rendraient la liberté et leur permettraient le libre exercice de leur culte, devaient leur apparaître comme des sauveurs envoyés par le ciel.
Les juifs, les serfs, les bourgeois appauvris, c’étaient autant d’ennemis implacables que cette société lézardée et craquant de toutes parts nourrissait dans son sein. Et pourtant les classes privilégiées n’avaient à opposer à des envahisseurs que des serfs chrétiens ou juifs. Déjà dans les derniers temps de l’empire romain, les colons, comme nous l’avons vu, servaient dans les armées. Les Visigoths avaient maintenu cet usage. Aussi longtemps qu’ils avaient conservé leur esprit martial, il n’avait pas été nécessaire de fixer le nombre de serfs que chaque propriétaire devait fournir pour son contingent; mais plus tard, quand ils eurent pris goût à s’enrichir par le travail des esclaves et des serfs, il devint urgent que la loi pourvît au recrutement de l’armée. C’est ce que sentit le roi Wamba. Se plaignant dans un de ses décrets de ce que les propriétaires, préoccupés de la culture de leurs champs, enrôlaient à peine la vingtième partie de leurs serfs quand on les appelait aux armes, il ordonna que dans la suite chaque propriétaire, qu’il fût goth ou romain, enrôlât la dixième partie de ses serfs[42]. Postérieurement on semble même avoir ordonné aux propriétaires d’enrôler la moitié de leurs serfs[43]. Le nombre des serfs dans les armées devait donc surpasser de beaucoup celui des hommes libres; ce qui revient à dire que la défense de l’Etat avait été principalement confiée à ceux qui étaient bien plus disposés à faire cause commune avec l’ennemi qu’à combattre pour leurs oppresseurs.
II.
L’Espagne des Visigoths, on l’a vu, était gouvernée plus mal encore que l’Espagne des Romains. L’Etat avait depuis longtemps en lui le germe de la dissolution; sa faiblesse était telle que, la trahison aidant, une armée de douze mille hommes fut suffisante pour le bouleverser en un clin d’œil.
Le gouverneur de l’Afrique, Mousâ ibn-Noçair, avait étendu les limites de l’empire arabe jusqu’à l’Océan. Seule la ville de Ceuta lui résistait encore. Elle appartenait à l’empire byzantin qui avait possédé autrefois tout le littoral de l’Afrique; mais l’empereur étant à une trop grande distance pour pouvoir lui prêter un secours bien efficace, elle entretenait des relations très-étroites avec l’Espagne. Aussi Julien, le gouverneur de la ville, avait envoyé sa fille à la cour de Tolède, afin qu’elle y reçût une éducation en harmonie avec sa naissance; mais elle eut le malheur de plaire au roi Roderic, qui la déshonora. Outré de colère, Julien ouvrit à Mousâ les portes de sa ville, après avoir conclu avec lui un traité avantageux; puis il lui parla de l’Espagne, l’engagea à en tenter la conquête, et mit ses vaisseaux à sa disposition. Mousâ écrivit au calife Walîd pour lui demander des ordres. Le calife jugea l’entreprise trop dangereuse. «Faites explorer l’Espagne par des troupes légères, répondit-il à Mousâ, mais gardez-vous, pour le moment du moins, d’exposer une grande armée aux périls d’une expédition d’outre-mer.» Mousâ envoya donc en Espagne un de ses clients, nommé Abou-Zora Tarîf, avec quatre cents hommes et cent chevaux. Ces troupes passèrent le Détroit dans quatre bâtiments qui leur avaient été fournis par Julien, pillèrent les environs d’Algéziras, et retournèrent en Afrique (juillet 710).
L’année suivante, Mousâ profita de l’éloignement de Roderic, occupé à dompter une révolte des Basques, pour envoyer en Espagne un autre de ses clients, Târic ibn-Ziyâd, le général de son avant-garde, avec sept mille musulmans. C’étaient presque tous des Berbers, et Julien les accompagnait. Ils passèrent successivement le Détroit dans les quatre navires dont Tarîf s’était servi, les musulmans n’en ayant pas d’autres. Târic les réunit sur la montagne qui aujourd’hui encore porte son nom (Gebal-Târic, Gibraltar). Au pied de cette montagne se trouvait la ville de Carteya[44]. Târic envoya contre elle une division commandée par un des rares officiers arabes qui se trouvaient dans son armée, à savoir Abdalmélic, de la tribu de Moâfir[45]. Carteya tomba au pouvoir des musulmans[46], et Târic s’était déjà avancé jusqu’au lac qui porte le nom de Lago de la Janda, lorsqu’il apprit que le roi Roderic marchait contre lui à la tête d’une armée nombreuse. Comme il n’avait que quatre navires, il lui eût été difficile de reconduire ses troupes en Afrique, lors même qu’il l’eût voulu; mais il n’y songea même pas; l’ambition, la cupidité, le fanatisme le poussaient en avant. Il fit demander des renforts à Mousâ, et celui-ci se servit des vaisseaux qu’il avait fait construire depuis le départ de son lieutenant, pour lui envoyer encore cinq mille Berbers. Les forces de Târic s’élevaient donc à douze mille hommes. C’était bien peu en comparaison de la grande armée de Roderic; mais la trahison vint en aide aux musulmans.
Roderic avait usurpé la couronne qu’il portait. Appuyé par plusieurs grands, il avait détrôné, et même tué à ce qu’il paraît, son prédécesseur Witiza. Il avait donc contre lui un parti très-puissant, à la tête duquel se trouvaient les frères et les fils du dernier roi. Ce parti, il voulait en gagner les chefs, et au moment où il marchait contre Târic, il les avait invités à se joindre à lui. La loi les y obligeait, et ils vinrent, mais le cœur plein de ressentiment, de haine, de défiance. Roderic tâcha de les apaiser, de les rassurer, de se les attacher, mais avec si peu de succès qu’ils formèrent entre eux le projet de le trahir dès qu’on en serait venu aux mains avec l’ennemi. Ce n’est pas qu’ils eussent l’intention de livrer leur patrie aux Berbers; ils ne pouvaient avoir un tel dessein, car ils convoitaient le pouvoir, le trône, et livrer le pays aux Africains n’était pas le moyen d’atteindre ce but. Le fait est qu’à leur avis (et au fond ils avaient raison) les Berbers n’étaient pas venus sur le territoire du royaume pour y établir leur domination, mais seulement pour y faire une razzia. «Tout ce que veulent ces étrangers, se dirent-ils, c’est du butin; et quand ils l’auront, ils retourneront en Afrique.» Ce qu’ils voulaient, c’était que Roderic perdît dans une déroute sa renommée de capitaine vaillant et heureux, afin qu’ils fussent en état de faire valoir, avec plus de succès qu’auparavant, leurs prétentions à la couronne. Il se pouvait aussi que Roderic fût tué, et ce cas échéant, leurs chances étaient meilleures encore. En un mot, ils se laissaient guider par un étroit égoïsme et ils manquaient de prévoyance; mais s’ils livrèrent leur patrie aux mécréants, ils le firent sans le savoir, sans le vouloir.
La bataille eut lieu sur les bords du Wâdî-Bocca[47] (19 juillet 711). Les deux ailes de l’armée espagnole étaient commandées par deux fils de Witiza, et se composaient principalement des serfs de ces princes. Ces serfs obéirent volontiers à leurs maîtres qui leur ordonnèrent de tourner le dos à l’ennemi. Le centre, qui se trouvait sous les ordres de Roderic lui-même, tint ferme quelque temps; mais à la fin il lâcha pied, et alors les musulmans firent un grand carnage des chrétiens. Roderic fut tué à ce qu’il semble; il ne reparut pas du moins, et le pays se trouva sans roi au moment où il en avait le plus besoin. Târic profita de cette circonstance. Au lieu de retourner en Afrique, comme on pensait qu’il le ferait et comme Mousâ le lui avait ordonné, il marcha hardiment en avant. Ce fut assez pour que l’empire vermoulu croulât soudainement. Tous les mécontents et tous les opprimés facilitèrent leur tâche aux envahisseurs. Les serfs ne voulurent point remuer, de peur de sauver leurs maîtres avec eux. Les juifs s’insurgèrent partout et se mirent à la disposition des musulmans. Après avoir remporté une nouvelle victoire près d’Ecija, Târic put donc marcher vers Tolède avec le gros de ses troupes, et envoyer des détachements contre Cordoue, Archidona et Elvira. Archidona fut occupée sans coup férir, les habitants étant allés chercher un refuge dans les montagnes. Elvira fut prise de vive force, et la garde en fut confiée à une garnison composée de juifs et de musulmans. Cordoue fut livrée aux Africains par un berger, un serf, qui leur indiqua une brèche par laquelle ils purent pénétrer dans la ville. A Tolède les chrétiens furent trahis par les juifs. Une indicible confusion régnait partout. Les patriciens et les prélats semblaient avoir perdu la tête. «Dieu avait rempli de crainte les cœurs des infidèles,» dit un chroniqueur musulman, et de fait, ce fut un sauve qui peut général. A Cordoue on n’avait pas trouvé de patriciens: ils s’étaient rendus à Tolède; à Tolède on n’en trouva pas non plus: ils s’étaient réfugiés en Galice. Le métropolitain avait même quitté l’Espagne: pour plus de sûreté, il était allé à Rome. Ceux qui n’avaient pas cherché leur salut dans la fuite songèrent plutôt à obtenir des traités qu’à se défendre. Les princes de la famille de Witiza furent de ce nombre. Faisant valoir leur trahison comme un titre à la reconnaissance des musulmans, ils demandèrent et obtinrent les domaines de la couronne, dont les rois n’avaient eu que l’usufruit[48] et qui se composaient de trois mille métairies. En outre Oppas, un frère de Witiza, fut nommé gouverneur de Tolède.
Par une bonne fortune à laquelle personne ne s’était attendu, une simple razzia était donc devenue une conquête. Mousâ fut fort mécontent de ce résultat. Il voulait bien que l’Espagne fût conquise, mais il ne voulait pas qu’elle le fût par un autre que lui; il enviait à Târic la gloire et les avantages matériels de la conquête. Heureusement il y avait encore quelque chose à faire dans la Péninsule: Târic n’avait pas pris toutes les villes, il ne s’était pas approprié toutes les richesses du pays. Mousâ résolut donc de se rendre en Espagne, et dans le mois de juin 712, il passa le Détroit, accompagné de dix-huit mille Arabes. Il prit Medina-Sidonia, et les Espagnols qui s’étaient réunis à lui se chargèrent de lui livrer Carmona. Ils se présentèrent armés devant les portes de la ville, et, se donnant pour des hommes qui avaient pris la fuite à l’approche de l’ennemi, ils demandèrent et obtinrent la permission d’entrer dans la ville, après quoi ils profitèrent de l’obscurité de la nuit pour ouvrir les portes aux Arabes. Séville fut plus difficile à prendre. C’était la plus grande ville du pays; il fallut l’assiéger pendant plusieurs mois avant qu’elle se rendît. Mérida prêta aussi une longue et vigoureuse résistance, mais elle finit par capituler (1 juin 713). Mousâ se mit ensuite en route vers Tolède. Târic alla à sa rencontre pour lui présenter ses hommages, et du plus loin qu’il l’aperçut, il mit pied à terre; mais Mousâ était si irrité contre lui, qu’il lui donna des coups de fouet. «Pourquoi as-tu marché en avant sans ma permission? lui dit-il; je t’avais ordonné de faire seulement une razzia et de retourner ensuite en Afrique.»