Mais dans Bobastro et sur un terrain dont il connaissait chaque monticule, chaque vallon, chaque défilé, Ibn-Hafçoun était réellement invincible. Les soldats cordouans ne le savaient que trop. Aussi commencèrent-ils bientôt à murmurer. Ils disaient que la campagne avait déjà été assez longue; qu’ils ne voulaient pas user le peu de forces qui leur restaient, dans une opération sans issue, et que leurs adversaires sortiraient plutôt agrandis que diminués d’une lutte dans laquelle leur supériorité dès qu’il s’agissait de se tenir sur la défensive aurait été une fois de plus démontrée. Forcé de céder à leur volonté, le sultan donna l’ordre que l’on se retirât en se dirigeant sur Archidona. Avant d’y arriver, les Cordouans eurent à passer un défilé très-étroit, où ils furent attaqués par Ibn-Hafçoun; mais grâce aux talents et à la valeur d’Obaidallâh, ils se tirèrent avec honneur de cette rencontre. Etant allé ensuite à Elvira, dont les habitants lui donnèrent des otages, le sultan reconduisit son armée à Cordoue.
XVI.
La victoire remportée près de Polei avait sauvé le sultan au moment même où il semblait perdu. Polei, Ecija et Archidona, ces avant-postes du parti national, étaient prises; Elvira était rentrée dans l’obéissance; Jaën, d’où Ibn-Hafçoun avait retiré ses troupes, avait suivi l’exemple d’Elvira[342]. C’étaient à coup sûr de beaux succès; ils firent une grande impression sur l’opinion publique, d’autant plus que celle-ci n’avait nullement prévu de tels résultats. Ibn-Hafçoun avait perdu beaucoup de son prestige, lui-même ne s’en apercevait que trop. Ses ambassadeurs auprès d’Ibn-Aghlab, naguère accablés de caresses, furent désormais reçus avec froideur. On leur disait qu’on avait soi-même des révoltes à dompter et que par conséquent on n’avait pas le loisir de se mêler aux affaires de l’Espagne[343]. Naturellement on ne se souciait pas en Afrique d’appuyer un prétendant qui se laissait battre, et il n’y fut plus question de le faire nommer gouverneur de l’Espagne par le calife de Bagdad. Le sultan, au contraire, s’était réhabilité dans l’esprit de bien des gens. Les citoyens paisibles, qui, las du désordre et de l’anarchie, voyaient dans le rétablissement du pouvoir royal le seul moyen de salut, prenaient une attitude plus ferme et plus décidée. Mais si l’on aurait tort de méconnaître les avantages que le sultan avait obtenus, il ne faut pas se les exagérer cependant. La puissance d’Ibn-Hafçoun avait sans doute subi un rude échec, mais elle était loin d’être anéantie. Aussi ne désespérait-il nullement de la rétablir. Pour le moment il avait besoin de la paix, et il la demanda. Le sultan se déclara prêt à la lui accorder, pourvu qu’il lui donnât un de ses fils comme otage. Ibn-Hafçoun promit de le faire; mais comme il avait l’intention de recommencer les hostilités aussitôt que cela lui conviendrait, il trompa le sultan en lui faisant remettre, non pas un de ses propres fils, mais celui d’un de ses trésoriers qu’il avait adopté. Sa fraude ne fut pas découverte tout d’abord; mais dans la suite on conçut des soupçons, on s’informa, et, la vérité ayant été dévoilée, le sultan lui reprocha sa mauvaise foi et exigea un otage qui fût vraiment son fils; puis, comme Ibn-Hafçoun ne voulait pas satisfaire à cette demande, la guerre recommença[344].
Le chef andalous regagna avec une surprenante rapidité le terrain qu’il avait perdu. Sachant qu’il pouvait compter sur les habitants d’Archidona, il envoya dans cette ville des hommes à sa dévotion, qui firent si bien que la population s’insurgea. Les deux employés auxquels le sultan avait confié le gouvernement de la ville, furent arrêtés pendant la nuit et livrés à Ibn-Hafçoun au moment où celui-ci entrait dans la ville avec ses troupes (892). Bientôt après, des députés d’Elvira vinrent lui annoncer que leur ville avait aussi secoué le joug, et qu’on y comptait sur son concours. Il s’y rendit et installa une garnison dans la citadelle. Mais le parti royaliste, qui était fort nombreux à Elvira, ne se tint pas pour battu. Secondé par le gouverneur d’Ubeda, il prit les armes, chassa les soldats d’Ibn-Hafçoun, élut un conseil municipal, et introduisit dans la ville le gouverneur que le sultan lui avait donné. Les partisans de l’indépendance, intimidés par le voisinage de l’armée du sultan, qui assiégeait alors Caralmey, une des forteresses d’Ibn-Mastana, ne s’étaient pas opposés à cette révolution; mais aussitôt que l’année fut retournée à Cordoue, ils relevèrent la tête, et, s’étant mis en rapport avec Ibn-Hafçoun à l’insu du conseil, ils profitèrent de l’obscurité de la nuit pour faire entrer quelques-uns de ses soldats dans la citadelle. Bientôt après, Ibn-Hafçoun, averti du succès de l’entreprise par des fanaux que ses partisans avaient allumés, y entra aussi avec le gros de ses troupes, tandis que les royalistes, soudainement réveillés par les cris d’allégresse que poussaient leurs adversaires, étaient frappés de stupeur au point qu’ils ne songèrent pas même à résister. Ils furent punis sévèrement: tous leurs biens furent confisqués. Le gouverneur nommé par le sultan eut la tête coupée.
Maître d’Elvira, Ibn-Hafçoun tourna ses armes contre Ibn-Djoudî et les Arabes de Grenade. Sentant que la bataille qui allait se livrer serait décisive, Ibn-Djoudî avait appelé tous ses alliés à son secours. Il n’en essuya pas moins une terrible défaite, et comme il avait eu l’imprudence de s’éloigner de Grenade, son point d’appui, ses soldats, qui avaient à parcourir toute la Véga avant qu’ils pussent rentrer dans leur forteresse, furent sabrés en grand nombre. De l’avis des habitants d’Elvira, cette victoire était une ample compensation pour toutes les défaites qu’ils avaient subies auparavant. En effet, les Arabes avaient été si bien battus, qu’ils ne purent jamais se relever.
Fier de sa victoire, Ibn-Hafçoun marcha contre Jaën. Là il fut aussi heureux qu’il l’avait été à Elvira. Il s’empara de la ville, lui donna un gouverneur et y mit des troupes. Cela fait, il retourna à Bobastro[345].
A l’exception de Polei et d’Ecija, l’année 892 lui avait donc rendu ce que l’année précédente lui avait ôté. Pendant cinq années sa puissance resta à peu près la même, excepté qu’il perdit Elvira. Il avait surpris les royalistes de cette ville, mais il ne les avait pas vaincus, et sa conduite envers eux les avait exaspérés contre lui. Aussi saisirent-ils la première occasion pour secouer le joug qu’il leur avait imposé. Elle se présenta en 893, lorsque l’armée du sultan, après avoir fait une razzia dans les environs de Bobastro, parut devant les portes de la ville. Le prince Motarrif, qui la commandait, offrit alors aux habitants une amnistie générale, pourvu qu’ils lui livrassent le lieutenant et les soldats d’Ibn-Hafçoun. L’influence des royalistes fut si grande que les habitants consentirent à le faire, et à partir de cette époque, Elvira demeura dans la sujétion. Le patriotisme et l’amour de la liberté s’y étaient refroidis; d’ailleurs on y avait combattu contre les Arabes de Grenade plutôt que contre le sultan; c’est contre les Arabes qu’on avait appelé Ibn-Hafçoun, et depuis qu’ils avaient perdu la bataille de Grenade, les Arabes avaient cessé d’être redoutables. Fort affaiblis par leur défaite, ils le furent bien plus encore par la discorde qui se glissa parmi eux. Ils étaient maintenant partagés en deux factions, dont l’une s’était attachée à Saîd ibn-Djoudî, l’autre à Mohammed ibn-Adhhâ, le puissant seigneur d’Alhama, contre lequel Saîd nourrissait une haine si violente, qu’il avait mis sa tête à prix. L’imprudence de Saîd et la légèreté de sa conduite aggravaient encore la situation. Par son orgueil, sa fatuité et ses nombreuses galanteries, il s’était attiré la haine de plusieurs chefs, et à la fin l’un de ceux dont il avait détruit le bonheur domestique, Abou-Omar Othmân, résolut de laver sa honte dans le sang du séducteur. Averti que sa femme avait assigné un rendez-vous à l’émir dans la maison d’une juive, il alla s’y cacher avec un de ses amis, et quand Saîd y fut arrivé, il se rua sur lui et le tua (décembre 897).
Ce meurtre mit le comble à la discorde. Le meurtrier et ses amis eurent le temps d’aller se mettre en sûreté dans la forteresse de Noalexo, au nord de Grenade, où ils proclamèrent émir Ibn-Adhhâ. Ne voulant pas se brouiller avec le sultan, ils le prièrent de confirmer leur choix, et ils essayèrent aussi de lui persuader qu’ils avaient tué Saîd dans l’intérêt de l’Etat, en disant qu’il avait formé le projet de se mettre en révolte et qu’il avait composé ces vers: «Va, mon messager, va dire à Abdallâh qu’une prompte fuite peut seule le sauver, car un guerrier redoutable a levé l’étendard de la révolte sur les bords du fleuve aux roseaux. Fils de Merwân, rendez-nous le pouvoir; c’est à nous, aux fils des Bédouins, qu’il appartient de droit! Vite, que l’on m’amène mon alezan avec sa housse brodée d’or, car mon étoile l’emporte sur la leur!» Peut-être ces vers étaient-ils réellement de Saîd; ils ne sont pas du moins indignes de lui. Quoi qu’il en soit, le sultan, qui s’estimait heureux de ce que ces Arabes voulaient bien condescendre à lui présenter une justification de leur conduite, donna sa sanction à tout ce qu’ils avaient fait. Mais les anciens amis de Saîd ne reconnurent point Ibn-Adhhâ. Le meurtre de leur chef les avait remplis d’indignation et de colère. Inconsolables de sa perte, ils oubliaient toutes ses fautes et tous les griefs qu’ils avaient eus contre lui, pour ne se souvenir que de ses vertus. Un d’entre eux, Micdam ibn-Moâfâ, que Saîd avait fait fouetter sans qu’il eût mérité ce châtiment, composa cependant sur lui ce poème:
Qui nourrira et vêtira les pauvres, à présent que celui qui était la générosité même, gît dans le tombeau? Ah, que les prés ne soient plus couverts de verdure, que les arbres soient sans feuillage, que le soleil ne se lève plus, maintenant qu’Ibn-Djoudî est mort, lui dont hommes ni génies ne verront jamais l’égal!
«Quoi, s’écria un Arabe quand il l’entendit réciter ces vers, vous faites l’éloge de celui qui vous a fait donner le fouet?—Par Dieu, lui répondit Micdam, il m’a fait du bien même par son arrêt inique, car le souvenir du châtiment qu’il m’a fait subir m’a détourné d’une foule de péchés que je commettais auparavant. Ne lui dois-je pas de la reconnaissance pour cela? D’ailleurs, après qu’il m’eut fait fouetter, j’ai toujours été injuste envers lui; croyez-vous que je voudrais continuer à l’être, maintenant qu’il n’est plus?[346]»