D’autres, qui avaient été les amis intimes de Saîd, étaient altérés de la soif de la vengeance. «Le vin, disait Asadî dans un long poème, le vin que l’échanson me présente ne recouvrera pour moi sa saveur, qu’au moment où mon âme obtiendra ce qu’elle désire, au moment où je verrai les cavaliers galoper à bride abattue, pour aller venger celui qui naguère était leur joie et leur orgueil!»
Saîd fut vengé en effet par ses amis; mais les Arabes continuèrent à se combattre sans relâche. Le sultan et les Andalous n’avaient pas autre chose à faire que de les laisser s’entr’égorger[347].
La soumission d’Elvira fut un grand avantage pour le sultan. Il en obtint encore d’autres. Persuadé qu’il ne gagnerait rien à faire la guerre contre Ibn-Hafçoun, il tournait de préférence ses armes contre des rebelles moins puissants. Son intention n’était pas de les réduire; il n’essayait pas de leur arracher leurs villes et leurs châteaux; il voulait seulement les forcer à lui payer tribut[348]. A cet effet il faisait faire à son armée une ou deux expéditions par an. Alors on ravageait des champs de blé, on brûlait des villages, on assiégeait des forteresses, et quand le rebelle avait consenti à payer tribut et à donner des otages, on le laissait en paix pour en aller attaquer un autre. Des expéditions de ce genre ne pouvaient pas amener des résultats prompts, décisifs ou brillants; mais elles produisaient néanmoins des résultats fort avantageux. Le trésor était à sec, et le gouvernement comprenait fort bien qu’avant de faire la grande guerre, il fallait se pourvoir du nerf de la guerre, c’est-à-dire d’argent. Grâce à ces razzias on s’en procurait. Celle de 895 fut fort heureuse. Elle fut dirigée contre Séville. Cette cité était encore toujours dans la même situation: le sultan y avait un gouverneur; son oncle Hichâm y résidait aussi; mais les Khaldoun et les Haddjâdj y régnaient de fait. Ces chefs étaient fort contents de leur position, qui leur donnait tous les avantages de l’indépendance, sans les périls qui y étaient ordinairement attachés; ils faisaient tout ce qu’ils voulaient, ils ne payaient point de tribut, et cependant ils n’étaient pas en guerre contre le monarque. Ils croyaient qu’ils ne pouvaient mieux servir leurs intérêts, qu’en perpétuant cet état de choses, et lorsque, dans l’année 895, un employé du sultan vint convoquer le ban, Ibrâhîm ibn-Haddjâdj et Khâlid ibn-Khaldoun, le frère de Coraib, s’empressèrent de répondre à l’appel et de se rendre à Cordoue avec leurs contingents. Leur allié Solaimân, de Sidona, et son frère Maslama suivirent leur exemple.
Tout le monde était dans l’idée qu’on allait faire une expédition contre les renégats de Todmîr. Qu’on se figure donc l’étonnement et l’épouvante de Coraib, lorsqu’il apprit qu’au lieu de faire marcher l’armée vers l’est, on l’avait fait marcher contre Séville; que Solaimân avait trouvé le moyen de s’évader, mais que tous les autres officiers et soldats de Séville et de Sidona avaient été mis aux arrêts sur l’ordre du prince Motarrif.
Il fallait prendre des mesures promptes et décisives. Coraib les prit. Ayant fait occuper par ses gens toutes les portes du palais, il vola vers la salle où se trouvait le prince Hichâm. «Belle nouvelle, lui cria-t-il, l’œil enflammé de colère; je viens d’apprendre que Motarrif a mis aux arrêts mon frère et tous mes autres parents qui se trouvent dans l’armée! Eh bien, je le jure par tout ce qu’il y a de plus sacré: si le prince ose attenter à la vie d’un seul d’entre eux, je te coupe la tête. Nous verrons jusqu’où ira son audace. En attendant, toi et tous les tiens, vous serez mes prisonniers. Aucun de tes serviteurs ne sortira du palais sous quelque prétexte que ce soit, pas même pour aller acheter des vivres. Je sais bien qu’il n’y en a pas ici, mais cela ne me regarde pas. Décide toi-même si tu veux voir suspendu le glaive mortel au-dessus de ta tête, et si la perspective de mourir de faim est de nature à te rassurer. Pour sauver ta vie, il ne te reste qu’un moyen: écris au prince, dis-lui que ta tête me répondra de la vie de mes parents, et fais en sorte qu’il me les rende!»
Sachant que Coraib n’était pas homme à s’arrêter à des menaces, Hichâm s’empressa de lui obéir; mais la lettre qu’il écrivit à Motarrif n’eut pas le résultat qu’il s’en était promis: le prince, au lieu de rendre la liberté à ses prisonniers, continua sa marche vers Séville et somma Coraib de lui en ouvrir les portes. Craignant pour la vie de ses parents et ne voulant rien entreprendre avant que les troupes auxiliaires de Niébla et de Sidona, qu’il attendait, fussent arrivées, Coraib jugea prudent de se montrer modéré et traitable. Il permit donc aux soldats du sultan d’entrer par pelotons dans la ville et d’y acheter des vivres; en outre, il promit de payer le tribut et rendit la liberté au prince Hichâm, qui n’eut rien de plus pressé que de quitter la ville.
Tournant alors ses armes contre le Maäddite Tâlib ibn-Mauloud[349], Motarrif attaqua ses deux forteresses, Montefique (sur le Guadayra) et Monteagudo[350]. Après s’être défendu vigoureusement, Tâlib promit de payer le tribut et donna des otages. Medina-ibn-as-Salîm et Vejer suivirent son exemple. Lebrija fut prise d’assaut, et Motarrif y installa une garnison; mais Solaimân, à qui appartenait cette forteresse et qui était alors à Arcos, attaqua l’armée du sultan avant qu’elle fût arrivée à Mairena, et lui fit subir une grande perte. Furieux de cet échec, Motarrif s’en vengea en faisant couper la tête à trois parents ou amis de Solaimân, qui se trouvaient parmi ses prisonniers.
Vers la fin d’août, l’armée se trouva de nouveau devant Séville. Motarrif croyait que Coraib se montrerait aussi soumis que la première fois. Il se trompait. Coraib avait profité du répit qu’on lui avait laissé pour se mettre en état de défense, et ses alliés étant arrivés dans la ville, il était résolu à ne point céder. Motarrif trouva donc les portes fermées. Alors il fit charger de fers Khâlid ibn-Khaldoun, Ibrâhîm ibn-Haddjâdj et d’autres prisonniers. Cela ne lui servit de rien. Loin de se laisser intimider, Coraib sortit de la ville et attaqua brusquement l’avant-garde. Il y eut un instant où l’on craignit un désastre; mais les officiers ayant réussi à rallier leurs soldats, les Sévillans furent repoussés. Alors Motarrif fit torturer Khâlid et Ibrâhîm, et attaqua Séville pendant trois jours consécutifs. Il ne remporta aucun avantage; mais voulant se venger autant que possible des Khaldoun et des Haddjâdj, il s’empara d’un château situé sur le Guadalquivir et qui appartenait à Ibrâhîm; puis, ayant brûlé les vaisseaux qu’il trouva dans le bassin, il ordonna de raser le bâtiment, et, ayant fait donner une hache à Ibrâhîm, il le força de travailler, les fers aux mains et aux pieds, à la destruction de sa propre forteresse. Ayant ensuite démoli un autre château, qui appartenait à Coraib, il reprit la route de Cordoue[351].
L’armée étant rentrée dans la capitale et le tribut de Séville étant arrivé, un vizir conseilla à son maître, qui avait bien essayé de gagner Ibn-Hafçoun, mais qui jusque-là n’avait fait aucune tentative pour se réconcilier avec l’aristocratie arabe, de rendre la liberté aux prisonniers après qu’ils se seraient obligés par serment à lui obéir dans la suite. «Si vous retenez ces nobles en prison, lui dit-il, vous servirez les intérêts d’Ibn-Hafçoun, qui ne manquera pas de s’emparer de leurs châteaux. Essayez plutôt de vous les attacher par les liens de la reconnaissance; ils vous aideront alors à combattre le chef des renégats.» Le sultan se laissa persuader. Il annonça aux prisonniers qu’il les remettrait en liberté, à condition qu’ils lui donneraient des otages et qu’ils jureraient cinquante fois, dans la grande mosquée, de lui rester fidèles. Ils prêtèrent les serments exigés et donnèrent des otages, parmi lesquels se trouvait le fils aîné d’Ibrâhîm, nommé Abdérame; mais à peine de retour à Séville, ils violèrent leurs serments, refusèrent le tribut et se mirent en révolte ouverte[352]. Ibrâhîm et Coraib divisèrent la province entre eux, de sorte que chacun en eut la moitié[353].
Les choses demeurèrent sur ce pied jusqu’à l’année 899; mais la discorde devait inévitablement éclater entre les deux chefs, leur puissance étant trop égale pour qu’ils pussent rester amis. Aussi ne tardèrent-ils pas à se quereller, et alors le sultan attisa le feu autant que possible. Il rapportait à Coraib les termes injurieux dans lesquels Ibrâhîm parlait de lui, et il avertissait Ibrâhîm des mauvais propos que Coraib tenait sur son compte. Un jour qu’il avait reçu de Khâlid une lettre fort blessante pour Ibrâhîm, et qu’il avait écrit sa réponse au bas, il la donna parmi d’autres à un de ses serviteurs, en le chargeant de l’expédier. Le serviteur eut la négligence de la laisser tomber. Un eunuque la ramassa, la lut, et, comptant sur une bonne récompense, il la donna à un envoyé d’Ibrâhîm, en lui enjoignant d’aller la remettre à son seigneur.