Quand Ibrâhîm eut jeté les yeux sur cet écrit, il ne douta plus que les Khaldoun n’attentassent à son pouvoir, à sa liberté, à sa vie peut-être; mais comprenant en même temps que, pour se venger d’eux, il devait avoir recours à la ruse, il se montra fort aimable envers eux et les invita à dîner. Ils se rendirent à son invitation. Pendant le repas Ibrâhîm leur montra la lettre de Khâlid et les accabla de reproches. Khâlid se leva alors, et, tirant un poignard de sa manche, il en frappa Ibrâhîm à la tête. Ibrâhîm eut sa coiffure déchirée et reçut une blessure au visage; mais il appela aussitôt ses soldats, qui se ruèrent sur les deux Khaldoun et les massacrèrent. Ibrâhîm fit couper leurs têtes, et, les ayant jetées dans la cour, il attaqua leurs gardes qui s’y trouvaient, en tua quelques-uns et dispersa les autres.
Dès lors il était le seul maître de la province; mais sentant qu’il lui fallait justifier sa conduite auprès du monarque, qui avait encore son fils en son pouvoir, il lui écrivit pour lui dire qu’il n’avait pas pu agir autrement qu’il ne l’avait fait; que d’ailleurs les Khaldoun l’avaient toujours poussé à la rébellion; qu’au fond du cœur il n’avait jamais partagé leur manière de voir, et que si le sultan voulait le nommer gouverneur, il pourvoirait à toutes les dépenses exigées par le service public et lui donnerait en outre sept mille ducats par an. Le sultan accepta son offre, mais il envoya en même temps un certain Câsim à Séville, afin qu’il gouvernât la province conjointement avec Ibrâhîm. Ce dernier ne se souciait pas d’avoir un collègue; aussi annonça-t-il à Câsim, au bout de quelques mois, qu’il pouvait fort bien se passer de ses services.
S’étant ainsi débarrassé assez cavalièrement de Câsim, il voulut aussi que le sultan lui rendît son fils. Il le lui redemanda à différentes reprises, mais toujours en vain; le sultan refusait opiniâtrement de se dessaisir de cet otage. Espérant alors qu’il réussirait à intimider le monarque, il refusa le tribut et fit proposer une alliance à Ibn-Hafçoun (900)[354].
Cette offre plut extrêmement au chef andalous, qui, trois années auparavant, s’était remis en possession d’Ecija[355]. L’année précédente il avait enfin franchi le pas, après avoir balancé souvent: il avait embrassé le christianisme avec toute sa famille. Au fond de l’âme il était chrétien depuis longtemps; la crainte seule de perdre ses alliés musulmans lui avait imposé jusque-là une sorte de contrainte, et l’avait empêché de suivre l’exemple de son père qui était déjà revenu au giron de l’Eglise plusieurs années auparavant[356]. L’événement avait montré que ses appréhensions n’avaient pas été tout à fait mal fondées. Yahyâ, fils d’Anatole, l’un de ses lieutenants les plus distingués, l’avait quitté; il avait bien voulu servir sous le musulman Omar ibn-Hafçoun, mais sa conscience lui défendait de servir sous le chrétien Samuel (c’était le nom qu’Omar s’était fait donner lorsqu’il reçut le baptême[357]). Ibn-al-Khalî, le seigneur berber de Cañete, qui jusque-là avait été son allié, lui avait déclaré la guerre et cherchait à se rapprocher du sultan. Partout la démarche qu’il avait faite avait produit une sensation profonde. Les musulmans se racontaient avec horreur que dans les domaines du maudit les plus hautes dignités étaient remplies par des chrétiens; que les vrais croyants n’y avaient plus rien à espérer et qu’on les y traitait avec une méfiance très-marquée. Secondée par les faquis, la cour exploitait habilement ces rumeurs plus ou moins fondées, et elle tâchait de persuader aux fidèles que leur salut éternel était en péril, s’ils ne se levaient pas comme un seul homme pour aller écraser l’infâme[358].
Dans ces circonstances, rien ne pouvait être plus agréable à Ibn-Hafçoun que les propositions qu’il reçut de la part du seigneur de Séville. Il cherchait partout des alliés; il était entré en négociations avec Ibrâhîm ibn-Câsim, le seigneur d’Acîla (en Afrique)[359], avec les Beni-Casî[360], avec le roi de Léon[361]; mais une alliance avec Ibn-Haddjâdj était à coup sûr bien préférable pour lui, car elle le réhabiliterait, il l’espérait du moins, dans l’esprit des musulmans. Il s’empressa donc de la conclure, et Ibrâhîm lui ayant envoyé de l’argent et de la cavalerie, sa puissance redevint aussi formidable que jamais[362].
Le sultan jouait de malheur. Quoi qu’il fît, sa politique tournait toujours contre lui. La tentative qu’il avait faite pour se concilier le plus puissant seigneur arabe avait échoué aussi bien que les efforts qu’il avait tentés auparavant pour gagner le chef du parti espagnol. Sa position était maintenant déplorable. Pour être en état de résister à la ligue qui s’était formée contre lui, il devrait lui opposer toutes ses troupes, et renoncer par conséquent aux expéditions qu’il faisait faire chaque année, afin de forcer les autres rebelles à lui payer tribut; il courait donc le risque de succomber faute d’argent. Evidemment il n’avait pas le choix des partis; il ne lui en restait qu’un à prendre: c’était de s’humilier devant Ibn-Hafçoun et de lui faire des propositions de paix assez avantageuses pour qu’il pût les accepter. Nous ignorons quelles étaient celles qu’il lui fit; nous savons seulement que les négociations furent fort longues; que la paix fut conclue en 901, et qu’Ibn-Hafçoun envoya à Cordoue quatre otages, parmi lesquels se trouvaient un de ses trésoriers, nommé Khalaf, et Ibn-Mastana[363].
Mais cette paix fut de courte durée. Soit qu’Ibn-Hafçoun n’y trouvât pas son compte, soit que le sultan ne remplît pas les clauses du traité, toujours est-il que la guerre recommença en 902. Dans cette année, Ibn-Hafçoun eut une entrevue avec Ibn-Haddjâdj à Carmona. «Envoyez-moi, lui dit-il, vos meilleurs cavaliers sous le noble arabe (il voulait désigner par ce terme Fadjîl ibn-abî-Moslim, le général de la cavalerie sévillane), car j’ai l’intention d’aller me mesurer sur mes frontières contre Ibn-abî-Abda; j’espère le battre, et le jour d’après nous pillerons Cordoue.» Fadjîl, qui assistait à cet entretien, et qui, en véritable Arabe qu’il était, avait bien plus de sympathie pour la cause du sultan que pour celle des Espagnols, fut blessé du ton leste et dédaigneux dont Ibn-Hafçoun avait prononcé ces paroles. «Abou-Hafç, lui dit-il, ne méprisez pas l’armée d’Ibn-abî-Abda. Elle est à la fois petite et grande, et lors même que toute l’Espagne serait réunie contre elle, elle ne tournerait pas encore le dos.—Noble seigneur, lui répondit Ibn-Hafçoun, vous essayeriez en vain de me faire changer d’avis. Que peut-il, cet Ibn-abî-Abda? Combien de soldats a-t-il? Quant à moi, j’ai mille six cents cavaliers; ajoutez-y les cinq cents d’Ibn-Mastana et les vôtres qui peut-être seront aussi au nombre de cinq cents. Quand toutes ces troupes seront réunies, nous mangerons l’armée de Cordoue.—On peut être repoussé, reprit Fadjîl, on peut être battu.... Au reste, vous ne pouvez m’en vouloir si je ne vous encourage pas dans votre projet, car vous connaissez les soldats d’Ibn-abî-Abda aussi bien que moi.»
Malgré l’opposition de Fadjîl, Ibn-Haddjâdj approuva le plan de son allié, et il ordonna à son général d’aller se réunir à lui.
Informé par ses espions que le général omaiyade venait de quitter le Genil et qu’il avait établi son camp dans le district d’Estepa, Ibn-Hafçoun vint l’attaquer. Quoiqu’il n’eût encore que sa cavalerie, il remporta un succès éclatant et tua plus de cinq cents hommes à l’ennemi. Vers le soir son infanterie, au nombre de quinze mille hommes, arriva dans le camp. Sans lui laisser le temps de se reposer, il lui donna l’ordre de se tenir prête à se remettre en marche; puis, étant entré dans la tente de Fadjîl:
—Allons, noble seigneur, lui dit-il, mettons-nous en campagne!