—Contre qui? lui demanda Fadjîl.
—Contre Ibn-abî-Abda.
—O Abou-Hafç, vouloir obtenir deux succès en un seul jour, ce serait tenter l’Eternel, ce serait se montrer ingrat envers lui! Vous avez couvert de honte le général ennemi; vous lui avez porté un coup si terrible, qu’il en aura assez pour longtemps. Dix années devront se passer avant qu’il puisse vous rendre la pareille. Gardez-vous bien à présent de le porter à une résolution désespérée.
—Nous allons l’accabler avec des forces tellement supérieures, qu’il devra remercier le ciel s’il a encore le temps de se jeter à cheval et de chercher son salut dans la fuite.
Fadjîl se leva alors et se fit donner ses armes; mais tandis qu’il bouclait sa cuirasse: «Dieu m’est témoin, s’écria-t-il, que je n’ai point de part à ce projet téméraire!»
Pendant que les coalisés, dans l’espoir de surprendre l’ennemi, se mettaient en marche en observant le plus profond silence, Ibn-abî-Abda, encore tout honteux de sa défaite, était à table avec ses officiers. Tout à coup une nuée de poussière, qui s’élevait dans le lointain, attira son attention. Un de ses meilleurs officiers, Abd-al-wâhid Roulî, sortit aussitôt de la tente pour aller voir ce que c’était. «Mes amis, dit-il en revenant, l’obscurité m’empêche de bien distinguer les objets, mais il me semble qu’Ibn-Hafçoun marche contre nous avec sa cavalerie et son infanterie, et qu’il compte nous surprendre.» En un clin d’œil tous les officiers prirent leurs armes, coururent à leurs chevaux, sautèrent dessus, et conduisirent leurs hommes à la rencontre des ennemis. Quand on se trouva en présence, plusieurs officiers se mirent à crier: «Jetez les lances et combattez à l’arme blanche!» Cet ordre fut exécuté sur-le-champ, et alors les royalistes attaquèrent leurs adversaires avec tant d’impétuosité qu’ils leur tuèrent mille cinq cents hommes et qu’ils les forcèrent d’aller chercher un refuge dans leur camp.
Le lendemain matin le sultan reçut la nouvelle que son armée avait d’abord essuyé un échec et qu’ensuite elle avait remporté une victoire. Fort irrité contre les coalisés, il donna l’ordre de mettre à mort leurs otages. On coupa la tête à trois des otages d’Ibn-Hafçoun; le quatrième, Ibn-Mastana, sauva sa vie en promettant d’être désormais fidèle au sultan[364]. Ce fut alors le tour d’Abdérame, le fils d’Ibn-Haddjâdj; mais son père n’avait épargné ni l’argent ni les promesses pour se faire des amis à la cour, et il n’avait pas cessé de dire qu’aussitôt que le sultan lui aurait rendu son fils, il rentrerait dans l’obéissance[365]. Parmi ses amis se trouvait le Slave Badr, et ce Badr s’enhardit à prendre la parole au moment même où l’on allait couper la tête à Abdérame. «Seigneur, dit-il au sultan, excusez mon audace et veuillez m’écouter: les otages d’Ibn-Hafçoun ont cessé de vivre, mais si à présent vous faites aussi mettre à mort le fils d’Ibn-Haddjâdj, vous ferez en sorte que ces deux hommes resteront unis contre vous jusqu’à leur dernier soupir. Il est impossible de gagner Ibn-Hafçoun, c’est un Espagnol; mais il n’est pas impossible de gagner Ibn-Haddjâdj, car il est Arabe, lui.»
Le sultan fit appeler ses vizirs[366] et leur demanda leur avis. Tous approuvèrent le conseil que Badr venait de donner. Quand ils furent partis, Badr parla de nouveau au sultan et l’assura que s’il rendait la liberté au fils d’Ibn-Haddjâdj, il pourrait compter à l’avenir sur la fidélité du chef sévillan. Puis, voyant que le monarque hésitait encore, il alla prier un de ses amis les plus influents, le trésorier Todjîbî, d’adresser au sultan un mémoire dans lequel il l’engagerait à suivre le conseil que Badr lui avait donné. La lecture de cet écrit vainquit les hésitations d’Abdallâh, qui chargea alors Todjîbî d’aller remettre Abdérame entre les mains de son père[367].
Nous renonçons à décrire la joie qu’éprouva Ibn-Haddjâdj quand il lui fut enfin permis de serrer sur son cœur son fils bien-aimé, qu’il avait redemandé en vain pendant six longues années. Cette fois il sut se montrer plus reconnaissant que par le passé. Quand il disait dans la lettre qu’il avait adressée au sultan après la mort des Khaldoun, que ceux-ci l’avaient toujours poussé à la révolte, il disait vrai, ce semble. Coraib avait été son mauvais génie, et maintenant que cet homme perfide et ambitieux n’était plus là, il se conduisit tout autrement. Sans rompre avec Ibn-Hafçoun, auquel il continua d’envoyer des présents[368], il cessa cependant d’être son allié, et, au lieu de se montrer hostile au sultan, il lui fit parvenir régulièrement son tribut et son contingent en hommes. Sa position à l’égard du souverain était dorénavant celle d’un prince tributaire; mais dans ses domaines il exerçait un pouvoir illimité. Il avait son armée, à lui, qu’il payait comme le sultan payait la sienne; c’était lui qui nommait tous les employés à Séville, depuis le cadi et le préfet de police, jusqu’au moindre huissier ou au moindre sergent de ville. Rien ne lui manquait de la pompe royale, ni un conseil aulique, ni une garde de cinq cents cavaliers, ni un manteau de brocart sur lequel ses noms et ses titres étaient brodés en lettres d’or. Au reste, il exerçait noblement le pouvoir. Juste mais sévère, il était sans pitié pour les malfaiteurs et maintenait l’ordre avec la plus grande fermeté. Prince et marchand, homme de lettres et ami des arts, il recevait par les mêmes vaisseaux les présents des princes d’outre-mer, les tissus des villes manufacturières de l’Egypte, les savants de l’Arabie et les chanteuses de Bagdad. La belle Camar, dont il avait tant entendu vanter les talents qu’il l’avait fait acheter pour une somme énorme, et le Bédouin Abou-Mohammed Odhrî, un philologue du Hidjâz, étaient les plus beaux ornements de sa cour. Ce dernier, qui, chaque fois qu’il entendait une phrase incorrecte ou un mot impropre, avait la coutume de s’écrier: «Ah, citadins, qu’avez-vous fait de la langue!» était un oracle quand il s’agissait de la pureté du langage et de la finesse des expressions. La spirituelle Camar joignait à son talent pour la musique une éloquence naturelle, du génie pour la poésie, et une noble fierté. Un jour que des ignorants entichés de leur noble naissance avaient dénigré son origine et son passé, elle composa ces vers:
Ils dirent:—Lorsque Camar arriva ici, elle était en guenilles; jusque-là son métier avait été de conquérir des cœurs à force de regards languissants; elle marchait dans la boue des chemins, elle errait de ville en ville; elle est de basse extraction; sa place n’est pas parmi les nobles, et son seul mérite, c’est de savoir écrire des lettres et des vers.—Ah! s’ils n’étaient pas des rustres, ils parleraient autrement de l’étrangère! Quels hommes, mon Dieu, que ceux qui méprisent la véritable, la seule noblesse, celle que donne le talent! Qui me délivrera des ignorants et des stupides? Ah! l’ignorance est la chose la plus honteuse qui soit au monde, et s’il fallait qu’une femme fût ignare pour entrer dans le paradis, j’aimerais bien mieux que le créateur m’envoyât aux enfers.