En général, elle ne semble pas avoir fait grand cas des Arabes d’Espagne. Accoutumée à l’exquise courtoisie qui régnait à Bagdad, elle se trouvait déplacée dans un pays qui avait conservé beaucoup de traces de la rudesse des vieux temps. Le prince seul trouvait grâce à ses yeux, et ce fut à sa louange qu’elle composa ces vers:
Dans tout l’Ouest il n’y a point d’homme vraiment généreux, excepté Ibrâhîm qui est la générosité même. Rien de plus agréable que de vivre auprès de lui, et quand on a connu ce bonheur, ce serait un supplice que de devoir vivre dans un autre pays[369].
Quand elle vantait ainsi la générosité d’Ibrâhîm, elle n’exagérait rien. A cet égard tout le monde était de son avis; aussi les poètes de Cordoue, que l’avare sultan laissait presque mourir de faim, accouraient-ils en foule à sa cour, le poète lauréat, Ibn-Abd-rabbihi, en tête. Ibrahim les récompensait toujours avec une munificence vraiment royale. Une fois seulement, il ne donna rien: ce fut lorsque Calfât, un satirique fort mordant, lui eut récité un poème rempli d’amers sarcasmes contre les ministres et les courtisans de Cordoue. Quoiqu’il eût peut-être des griefs contre quelques-uns de ces personnages, Ibn-Haddjâdj n’avait donné aucun signe d’approbation, et quand le poète eut fini: «Tu t’es trompé, lui dit-il froidement, si tu as cru qu’un homme tel que moi puisse trouver plaisir à entendre de si ignobles injures.» Calfât retourna à Cordoue les mains vides. Désappointé et furieux, il se mit aussitôt à vomir son fiel.
Ne me blâme pas, disait-il, ne me blâme pas, ô ma femme, si je verse toujours des pleurs après le voyage que j’ai fait. Ce voyage m’a causé une douleur dont je ne pourrai jamais me consoler. J’espérais trouver là-bas un homme généreux, et je n’y ai trouvé qu’un stupide hibou!
Ibn-Haddjâdj n’était pas homme à endurer de telles grossièretés. Dès qu’il eut appris la manière dont le poète se vengeait, il lui fit dire ces paroles: «Si tu ne cesses pas de me diffamer, je jure par tout ce qu’il y a de plus sacré que je te ferai couper la tête sur ton lit à Cordoue!» Dès lors Calfât ne fit plus de satires contre le seigneur de Séville[370].
XVII.
La réconciliation du sultan avec Ibn-Haddjâdj fut le commencement d’une ère nouvelle, celle du rétablissement du pouvoir royal. Séville avait été le point d’appui pour la rébellion dans tout l’Ouest; ce point d’appui étant venu à manquer, tous les autres districts, depuis Algéziras jusqu’à Niébla, rentrèrent forcément dans la sujétion[371]. Pendant les neuf dernières années du règne d’Abdallâh, ils payèrent le tribut avec une régularité si parfaite, qu’il n’était plus nécessaire d’envoyer des troupes de ce côté-là. Le sultan pouvait donc tourner toutes ses forces contre le Midi. C’est aux sages conseils de Badr qu’il devait cet heureux résultat; aussi lui en sut-il gré et lui donna-t-il les preuves les plus éclatantes de sa reconnaissance. Il lui conféra le titre de vizir, l’admit dans son intimité, et lui accorda une confiance si grande, que Badr, bien qu’il ne portât pas le titre de premier ministre, l’était cependant de fait[372].
Dans le Midi les armes du sultan furent désormais presque constamment heureuses. En 903 son armée prit Jaën; en 905 elle gagna la bataille du Guadalbollon sur Ibn-Hafçoun et Ibn-Mastana; en 906 elle enleva Cañete aux Beni-al-Khalî; en 907 elle força Archidona à payer tribut; en 909 elle arracha Luque à Ibn-Mastana; en 910 elle prit Baëza, et l’année suivante, les habitants d’Iznajar se révoltèrent contre leur seigneur, Fadhl ibn-Salama, le gendre d’Ibn-Mastana, le tuèrent et envoyèrent sa tête au sultan[373]. Même dans le Nord il y avait une amélioration notable. Un instant—c’était dans l’année 898—on avait craint que le plus puissant Espagnol du Nord et le plus puissant Espagnol du Midi ne s’alliassent l’un avec l’autre. Mohammed ibn-Lope, de la famille des Beni-Casî, avait promis de se rendre dans la province de Jaën afin d’y conférer avec Ibn-Hafçoun. La guerre qu’il avait à soutenir contre al-Ancar, le gouverneur de Saragosse, l’empêcha de venir en personne; mais à sa place il envoya son fils Lope. Celui-ci était déjà arrivé dans la province de Jaën et il y attendait l’arrivée d’Ibn-Hafçoun, lorsqu’il reçut la nouvelle que son père, qui assiégeait Saragosse, avait été tué (octobre 898), et alors il retourna dans sa patrie, sans attendre l’arrivée d’Ibn-Hafçoun. Dans la suite il ne fut plus question de ce projet d’alliance qui avait inspiré à la cour des alarmes fort sérieuses[374], et Lope, loin de se montrer hostile au sultan, brigua sa faveur; aussi le sultan le nomma-t-il gouverneur de Tudèle et de Tirazona. Lope usa ses forces dans des guerres continuelles contre ses voisins, tels que le seigneur d’Huesca, le roi de Léon, le comte de Barcelone, celui de Pallars et le roi de Navarre, jusqu’à ce qu’il fût tué dans un combat qu’il livra à ce dernier (907)[375]. Son frère Abdallâh, qui lui succéda, tourna aussi ses armes, non pas contre le sultan, mais contre le roi de Navarre[376]. Les Beni-Casî avaient donc cessé d’être redoutables pour les Omaiyades.
Evidemment les choses prenaient partout un aspect plus rassurant. A Cordoue on envisageait déjà l’avenir avec plus de confiance. Les poètes faisaient entendre des chants de victoire qu’on n’avait pas entendus depuis bien des années[377]. Toutefois le pouvoir royal n’avait fait encore que des progrès fort lents, et rien de décisif ne s’était accompli, lorsqu’Abdallâh mourut le 15 octobre 912, à l’âge de soixante-huit ans, dont vingt-quatre de règne.