L’héritier présomptif du trône s’appelait Abdérame. C’était le fils du fils aîné d’Abdallâh, de l’infortuné Mohammed qui avait été assassiné par son frère Motarrif sur l’ordre de leur père[378]. Orphelin dès sa plus tendre enfance, il avait été élevé par son aïeul, qui, agité sans relâche par les remords de sa conscience, semble avoir concentré sur cet enfant toute l’affection dont il était capable, et qui depuis longtemps l’avait désigné pour son successeur[379]. Mais Abdérame ne comptait pas encore vingt-deux ans[380], et l’on pouvait craindre que ses oncles ou ses grands-oncles ne lui disputassent la couronne, car il n’y avait point de loi sur la succession; quand le trône était vacant, c’était d’ordinaire l’aîné ou bien le plus capable de la famille royale qui y montait. Contre toute attente, personne ne s’opposa à l’élévation d’Abdérame; qui plus est, tous les princes et tous les courtisans saluèrent cet événement avec joie, tous y virent le gage d’un avenir de prospérité et de gloire. C’est que le jeune prince avait déjà su se faire aimer, et qu’il avait inspiré à tous ceux qui le connaissaient une haute idée de ses talents[381].
Abdérame III, en poursuivant l’œuvre commencée par son aïeul, s’y prit d’une tout autre façon. A la politique circonspecte et tortueuse d’Abdallâh, il substitua une politique franche, hardie, audacieuse. Dédaignant les moyens termes, il annonça fièrement aux insurgés espagnols, arabes et berbers, que ce qu’il voulait d’eux, ce n’était pas un tribut, mais leurs châteaux, leurs villes. A ceux qui se soumettraient il promettait un pardon plein et entier, il menaçait les autres d’un châtiment exemplaire.
Il semble au premier abord que de telles prétentions devaient réunir contre lui toute l’Espagne. Il n’en fut point ainsi. Sa fermeté n’indisposait pas, elle maîtrisait, et la ligne de conduite qu’il suivait, loin d’être insensée, était clairement indiquée par l’état des faits et des esprits.
C’est que peu à peu tout avait changé. L’aristocratie arabe n’était plus ce qu’elle était au commencement du règne d’Abdallâh. Elle avait perdu ses chefs les plus illustres; Saîd ibn-Djoudî et Coraib ibn-Khaldoun n’étaient plus, Ibrâhîm ibn-Haddjâdj venait aussi de mourir[382], et personne n’avait assez de talent ou de considération pour prendre la place que la mort de ces hommes supérieurs avait laissée vide. Restait le parti espagnol. Il avait encore la plupart de ses chefs, et il ne semblait pas avoir perdu beaucoup de sa puissance. Mais ces chefs se faisaient vieux, et le parti lui-même n’était plus ce qu’il était trente ans auparavant, alors que, rempli d’ardeur et d’enthousiasme, on s’était insurgé d’un commun élan, à la voix d’Ibn-Hafçoun, pour secouer le joug de la domination étrangère. Cette première ferveur s’était calmée et refroidie. A l’ardente et vigoureuse génération de 884 avait succédé une génération nouvelle, qui n’avait ni les griefs, ni la fierté, ni les passions, ni l’énergie de celle qui l’avait précédée. N’ayant pas été opprimée par le pouvoir royal, elle n’avait pas de raison pour le haïr. Elle se plaignait, il est vrai, elle se sentait profondément malheureuse, mais les maux qu’elle déplorait n’étaient pas ceux du despotisme, c’étaient ceux de l’anarchie et de la guerre civile. Chaque jour elle voyait les troupes du sultan ou des insurgés ravager des champs qui promettaient une abondante récolte, couper des oliviers en fleurs et des orangers chargés de fruits, incendier des hameaux et des villages; mais ce qu’elle ne voyait pas, mais ce qu’elle attendait toujours en vain, c’était le triomphe de la cause nationale. Certes, le trône du sultan chancelait parfois, mais l’instant d’après il était de nouveau ferme comme le rocher. C’était peu encourageant. Peut-être ne formulait-on pas sa pensée intime, mais on sentait instinctivement, à n’en point douter, qu’une grande insurrection nationale, quand elle n’arrive pas au but du premier élan, n’y arrive jamais. Telle avait été l’impression générale au temps où les succès alternaient encore pour les deux partis; ce fut bien pis lorsque les insurgés ne rencontraient plus que des revers, et qu’au lieu d’avancer, ils se voyaient ramenés en arrière. On commença alors à se demander à quoi avait servi la ruine ou la mort de tant de braves gens, et si c’était bien la peine de se laisser dépouiller ou tuer pour une cause que le ciel ne semblait plus favoriser. Les populations des grandes villes, c’est-à-dire celles qui étaient le plus amoureuses du repos et du bien-être, avaient été les premières à se poser cette question, et n’y trouvant pas une réponse satisfaisante, elles s’étaient dit que, tout bien considéré, la paix à tout prix valait mieux, avec l’industrie et l’espoir de s’enrichir, que la guerre patriotique avec le désordre et l’anarchie. Elvira s’était donc soumise spontanément, Jaën s’était laissé prendre, et Archidona avait consenti à payer tribut. Dans la Serrania, ce berceau de l’insurrection, l’enthousiasme avait été moins prompt à se refroidir; mais là aussi des symptômes de lassitude et de découragement avaient déjà commencé à se manifester. Les montagnards ne s’empressaient plus de s’enrôler sous le drapeau national, de sorte qu’Ibn-Hafçoun s’était vu forcé de suivre l’exemple du sultan et de prendre à sa solde des mercenaires de Tanger[383]. Dès lors la guerre avait beaucoup perdu de son caractère primitif. Elle était devenue encore plus ruineuse, car le but qu’on se proposait des deux côtés, c’était de mettre l’ennemi hors d’état de payer ses troupes africaines; mais elle n’avait plus la sauvage énergie d’autrefois, elle n’était plus sanglante. Les Berbers de Tanger, toujours prêts à passer sous le drapeau opposé pour la moindre augmentation de solde[384], ne considéraient la guerre que comme un jeu lucratif; ils ménageaient leurs adversaires, car ces adversaires avaient été la veille leurs camarades et le seraient peut-être le lendemain. Dans maint combat il n’y eut que deux ou trois hommes de tués; il arrivait même qu’on ne tuait personne. Quand on avait blessé quelques hommes et coupé les jarrets à quelques chevaux, on croyait en avoir fait assez[385]. Vouloir conquérir l’indépendance avec de tels soldats, quand la levée en masse d’une population enthousiaste et irritée n’avait pas suffi pour l’obtenir, c’était, on ne le sentait que trop, un projet chimérique. Ibn-Hafçoun lui-même semble en avoir été convaincu, car dans l’année 909, il avait reconnu pour son souverain Obaidallâh le Chiite, qui venait d’enlever le nord de l’Afrique aux Aghlabides[386]. Cette bizarre alliance ne porta aucun fruit, mais elle prouve qu’Ibn-Hafçoun n’osait plus compter sur ses compatriotes.
Ajoutez à ces causes de l’affaiblissement général des convictions et des courages la profonde démoralisation des châtelains, surtout dans les provinces de Jaën et d’Elvira. Ces seigneurs avaient entièrement oublié qu’ils avaient pris les armes pour un motif patriotique. Dans leurs donjons élancés au milieu des nues, ils étaient devenus des brigands sans foi ni loi, qui, du haut de leurs tours crénelées, guettaient les voyageurs et fondaient sur eux avec la vitesse d’oiseaux de proie, sans distinguer entre l’ami et l’ennemi. Dans tous les hameaux et dans toutes les villes on maudissait ces tyrans, et celui qui éventrerait leurs tours colossales et jetterait à terre les murailles de leurs manoirs détestés, pourrait être sûr de la reconnaissance de la population d’alentour. Qui le ferait, si le sultan ne le faisait pas, et n’était-il pas naturel que les espérances du pauvre peuple se tournassent vers lui?
Ce qu’il faut remarquer en outre, c’est que la lutte avait perdu le caractère national et pour ainsi dire universel qu’elle avait eu dans l’origine, pour devenir entièrement religieuse. Auparavant Ibn-Hafçoun n’avait pas fait de distinction entre les musulmans et les chrétiens; il ne demandait pas quelle religion on professait, il lui suffisait qu’on fût Espagnol, qu’on voulût combattre pour la bonne cause, et qu’on sût tenir une épée. Mais depuis que lui et Ibn-Mastana[387], son plus puissant allié, avaient ouvertement embrassé le christianisme; depuis que, rendant à la religion sa pompe antique, ils avaient fait bâtir partout de superbes églises, il n’en était plus de même. Maintenant Ibn-Hafçoun, ou Samuel comme il se faisait appeler, n’accordait sa confiance qu’aux chrétiens; les postes lucratifs et les hautes dignités n’étaient plus que pour eux. Bobastro était devenu le foyer d’un fanatisme aussi austère et aussi sombre que celui qui, soixante ans auparavant, avait animé les moines de Cordoue. La propre fille d’Ibn-Hafçoun, l’enthousiaste et courageuse Argentea, en donnait l’exemple. Résistant aux instances de son père, qui, lorsqu’il eut perdu sa femme Colomba, avait voulu la charger des soins domestiques, elle avait fondé dans le palais même une espèce de cloître, et, désespérant comme tant d’autres du triomphe des Andalous, elle se laissait dévorer par la soif du martyre, un moine lui ayant prédit qu’elle était destinée à mourir pour le Christ[388]. Or, ce zèle pour la religion chrétienne et ce dédain des musulmans ne convenaient point du tout à une grande partie de ceux qui jusque-là avaient combattu pour l’indépendance du pays. Plusieurs d’entre eux, malgré la haine qu’ils avaient pour les Arabes, étaient sincèrement et fervemment attachés à la religion qu’ils leur avaient enseignée, car l’Espagnol, on ne l’ignore pas, est presque toujours un croyant exalté, quelle que soit la religion qu’il a adoptée. D’autres, les ci-devant serfs ou les descendants des serfs, voulaient empêcher à tout prix que le christianisme ne devînt de nouveau la religion dominante, car s’il le devenait, on ne manquerait pas de ressusciter de vieilles prétentions dont ils seraient les victimes. La religion était donc devenue un tison de discorde. Partout les Espagnols musulmans et les Espagnols chrétiens s’observaient d’un œil jaloux et méfiant; dans quelques districts ils se faisaient même une guerre meurtrière. Dans la province de Jaën, le renégat Ibn-as-Châlia, lorsqu’il eut repris Cazlona, forteresse que les chrétiens lui avaient enlevée, passa toute la garnison au fil de l’épée (898)[389].
Ainsi ce parti était beaucoup moins puissant qu’il ne le paraissait. Il n’avait plus le feu sacré qui seul peut faire accomplir des actions héroïques et grandes; il était désuni; il ne subsistait qu’en payant des mercenaires africains; il était las du désordre; il comptait dans son sein une foule de personnes qui ne répugnaient nullement à l’idée d’une réconciliation avec le sultan, le défenseur naturel de l’orthodoxie, pourvu toutefois que ce sultan ne fût pas Abdallâh. Se réconcilier avec ce tyran misanthrope et hypocrite, qui avait empoisonné deux de ses frères, qui en avait fait exécuter un troisième, qui avait fait tuer deux de ses fils sur de simples soupçons et sans qu’un jugement eût été rendu[390],—se réconcilier avec un tel monstre, c’était impossible. Mais il avait enfin cessé de vivre, et son successeur ne lui ressemblait en rien. Ce prince avait tout ce qu’il fallait pour attirer les sympathies et la confiance du peuple, tout ce qui plaît, éblouit ou subjugue. Il avait cet extérieur qui n’est pas donné en vain aux représentants du pouvoir; à la grâce qui séduit il joignait l’éclat qui impose[391]. Tous ceux qui l’approchaient vantaient ses talents, sa clémence, et la bonté dont il avait déjà fait preuve en ordonnant la réduction des impôts[392]. Il intéressait d’ailleurs les âmes sensibles par le triste sort de son père assassiné à la fleur de l’âge, et l’on n’avait pas oublié qu’un jour ce père avait cherché un asile dans Bobastro et qu’il s’était rangé alors sous le drapeau national.
Le jeune monarque montait donc sur le trône sous des auspices très-favorables. Les grandes villes ne demandaient pas mieux que de lui ouvrir leurs portes. Ecija leur donna l’exemple. Deux mois et demi après la mort d’Abdallâh (31 décembre 912), elle se rendit à Badr qui l’assiégeait, et qui venait de recevoir le titre de hâdjib (premier ministre)[393]. Mais Abdérame voulait cueillir lui-même des lauriers sur le champ de bataille. Dès le retour de la belle saison, en avril 913, il prit le commandement de son armée pour aller réduire les châtelains de Jaën. Pendant bien des années les troupes n’avaient pas vu un sultan à leur tête; depuis sa campagne de Carabuey, en 892, Abdallâh ne s’était plus montré dans le camp[394], et l’absence du souverain avait eu sans doute une influence fâcheuse sur le moral des soldats. Maintenant ils saluèrent avec enthousiasme le jeune et brillant monarque qui voulait partager, non-seulement leur gloire, mais encore leurs fatigues et leurs périls.
Arrivé dans la province de Jaën, Abdérame apprit qu’Ibn-Hafçoun avait noué des intelligences avec le parti révolutionnaire à Archidona[395] et qu’il espérait se rendre maître de cette ville. Il détacha aussitôt une brigade et ordonna au général qui la commandait d’aller se jeter dans Archidona avec la plus grande vitesse. Ce général fit si bien qu’Ibn-Hafçoun fut frustré dans son espoir.
De son côté, le sultan alla mettre le siége devant Monteleon. Le seigneur de ce château, Saîd ibn-Hodhail, un des plus anciens alliés d’Ibn-Hafçoun, aima mieux négocier que combattre. Le dimanche il avait vu investir sa forteresse, le mardi suivant il se rendit. Ibn-as-Châlia, Ishâc ibn-Ibrâhîm, le seigneur de Mentesa et sept autres châtelains attendirent à peine que le sultan arrivât devant les portes de leurs manoirs pour se soumettre et demander l’amân. Abdérame le leur accorda, les envoya à Cordoue sous bonne escorte, avec leurs femmes et leurs enfants, et installa ses lieutenants dans les forteresses qu’ils venaient d’abandonner. Dans la province d’Elvira tout se passa de la même manière, et le sultan ne trouva de la résistance qu’en arrivant devant Fiñana. Là les partisans d’Ibn-Hafçoun avaient le dessus, et ils avaient persuadé aux autres habitants que la ville était imprenable. La résistance ne fut pas longue cependant. Ayant vu brûler les maisons qui se trouvaient sur la pente de la montagne au sommet de laquelle la ville était assise, les tièdes se mirent à négocier, et consentirent à livrer les exaltés, comme le sultan l’exigeait. Puis Abdérame s’aventura dans les sentiers presque inaccessibles de la Sierra Nevada. Là aussi tous les châtelains se rendirent sans exception aucune. Alors on apprit qu’Ibn-Hafçoun menaçait Elvira. Sans perdre un instant, le sultan envoya des troupes au secours de cette ville. Dès qu’elle eut reçu ce renfort, la milice d’Elvira, qui se piquait de montrer du zèle, se mit en marche pour aller repousser l’ennemi. Elle le rencontra près de Grenade, le mit en fuite et fit prisonnier un petit-fils d’Ibn-Hafçoun.