Sur ces entrefaites, Abdérame assiégeait Juvilès, où les chrétiens des autres châteaux avaient cherché un refuge. Le siége dura quinze jours; au bout de ce temps les Andalous musulmans implorèrent la clémence du souverain et promirent de lui livrer les chrétiens qui se trouvaient parmi eux. Ils tinrent leur promesse, et tous les chrétiens eurent la tête coupée. Puis, passant par Salobreña et prenant la route d’Elvira, le sultan attaqua et prit San Estevan et Peña Forata, deux nids de vautour qui étaient l’effroi des habitants d’Elvira et de Grenade.

Dès lors les provinces d’Elvira et de Jaën étaient purgées de brigands et pacifiées. Une campagne de trois mois avait suffi pour amener ce résultat important[396].

Ce fut alors le tour de l’aristocratie sévillane.

Après la mort d’Ibrâhîm ibn-Haddjâdj, son fils aîné, Abdérame, lui avait succédé à Séville, et son second fils, Mohammed, à Carmona; mais Abdérame étant mort en 913, Mohammed (l’idole des poètes, qu’il comblait de dons comme son père l’avait fait) voulut aussi se faire proclamer seigneur à Séville. Il n’y réussit pas. Il avait déjà fait des démarches pour se rapprocher du monarque, et à Séville on voulait rester indépendant; on l’accusait d’ailleurs d’avoir fait empoisonner son frère, ce qui peut-être n’était qu’une calomnie. A son préjudice on élut donc son cousin germain, Ahmed ibn-Maslama, un brave guerrier. Mohammed en fut profondément blessé, et comme le sultan, qui n’avait pas voulu reconnaître le nouveau seigneur, avait envoyé une armée contre Séville, il vint à la cour pour offrir ses services. Le sultan les accepta.

Le siége fut poussé avec tant de vigueur qu’Ahmed ibn-Maslama se vit bientôt forcé de chercher un allié. Il s’adressa à Ibn-Hafçoun. Ce dernier vint encore une fois au secours de l’aristocratie arabe menacée. Mais la fortune lui avait tourné le dos. Etant sorti de Séville avec ses alliés pour aller attaquer les troupes du sultan, qui avaient établi leur quartier général sur la rive droite du Guadalquivir, il essuya une si terrible déroute que, laissant les Sévillans se tirer d’affaire comme ils pourraient, il retourna avec la plus grande vitesse à Bobastro.

Ahmed ibn-Maslama et les autres nobles de Séville comprirent alors qu’une plus longue résistance serait inutile. Ils se mirent donc à négocier avec Badr, qui venait d’arriver dans le camp, et quand ils eurent obtenu la promesse que le gouvernement garderait les us et coutumes tels qu’ils étaient sous les Haddjâdj, ils ouvrirent les portes de leur ville (20 décembre 913)[397].

Mohammed ibn-Haddjâdj, qui avait compté que si l’on prenait Séville, ce serait à son profit, et à qui l’on avait soigneusement caché la négociation que l’on avait entamée, fut fort surpris quand il reçut de la part de Badr une lettre qui lui annonçait que la ville s’était rendue et que par conséquent il pouvait se retirer. Il se retira, en effet, mais le cœur gonflé de colère et jurant de se venger. En retournant à Carmona, il s’empara d’un troupeau qu’il rencontra et qui appartenait à des habitants de Cordoue. Puis il s’enferma dans sa forteresse et se mit à défier le sultan. Celui-ci ne se fâcha pas contre lui. Il lui envoya un employé de la cour, et lui donna à entendre, d’une manière à la fois ferme et polie, que les temps où les nobles pouvaient impunément s’approprier le bien d’autrui étaient passés, et que par conséquent le troupeau volé devait être rendu. Mohammed se laissa convaincre et restitua le troupeau; mais malgré son rare esprit, il méconnaissait encore la nouvelle face des temps. Ayant appris que le gouvernement faisait raser les murailles de Séville, il voulut en profiter pour s’emparer de la cité par un coup de main, et un beau jour il vint l’attaquer. Il échoua dans sa téméraire entreprise, et le sultan eut encore une fois la complaisance de lui envoyer quelqu’un qui devait le mettre à la hauteur des idées nouvelles. Ce fut le préfet de police, Câsim ibn-Walîd le Kelbite, qu’il chargea de cette mission. Il ne pouvait faire un meilleur choix: Câsim, qui, sous le règne d’Abdallâh, avait été pendant quelques mois le collègue d’Ibrâhîm ibn-Haddjâdj, était l’ami intime de Mohammed, et récemment encore, lors du siége de Séville, on les avait toujours vus ensemble. Aussi le sultan ne fut-il pas trompé dans son attente: Câsim s’acquitta de sa mission avec tant de tact et d’intelligence, il parla si bien et avec tant d’entrain, que Mohammed finit par promettre qu’il se rendrait à la cour, pourvu toutefois qu’on lui permît de laisser son lieutenant à Carmona; et le sultan y ayant consenti, il se rendit à Cordoue avec une suite nombreuse (avril 914). Le monarque le reçut avec les plus grands égards, lui fit de beaux présents ainsi qu’à ses hommes d’armes, lui conféra le titre de vizir et l’engagea à l’accompagner dans la nouvelle campagne qu’il allait entreprendre[398].

Cette fois le sultan avait l’intention d’aller attaquer l’insurrection dans son point central, la Serrania de Regio. On ne pouvait pas s’attendre, il est vrai, à y remporter des avantages aussi rapides et aussi éclatants que ceux qu’on avait obtenus l’année précédente dans les provinces de Jaën et d’Elvira. Dans la Serrania, d’où l’islamisme avait été presque entièrement banni, on aurait affaire aux chrétiens, et Abdérame avait déjà éprouvé que les Espagnols chrétiens se défendaient avec bien plus d’opiniâtreté que les Espagnols musulmans. Cependant il croyait que, même parmi les chrétiens, il y en aurait quelques-uns qui, persuadés non-seulement de sa fermeté, mais aussi de sa loyauté, se soumettraient spontanément. Et en effet, le gouvernement, il faut le dire à son honneur, se conduisait avec la plus grande droiture envers les chrétiens qui avaient capitulé. Ainsi il était arrivé récemment que la maîtresse d’un seigneur chrétien qui s’était rendu l’année précédente et qui résidait maintenant à Cordoue, s’était adressée au cadi en disant qu’étant musulmane et de condition libre, elle désirait être affranchie de la dépendance où elle était, attendu qu’il n’était pas permis à un chrétien d’avoir une musulmane pour concubine. Le premier ministre, Badr, n’eut pas plutôt appris les démarches qu’elle avait faites, qu’il envoya au cadi quelqu’un qui lui dit en son nom: «Le chrétien dont il s’agit ne s’est rendu qu’en vertu d’une capitulation. Il n’est pas permis de la violer, et vous savez mieux que personne que les traités doivent être scrupuleusement observés. Ne tentez donc point d’enlever cette esclave à son maître!» Le cadi fut un peu surpris de ce message; il trouvait que le ministre empiétait sur lui. «Est-ce bien le hâdjib qui vous envoie vers moi?» demanda-t-il au messager; et quand celui-ci eut répondu affirmativement: «Eh bien, dit-il, allez dire à votre maître qu’il est de mon devoir de respecter tous les serments, et que je ne puis faire une exception pour celui que j’ai prêté moi-même. Je vais m’occuper, toute affaire cessante, de la demande de cette dame, qui est musulmane et libre, remarquez-le bien.» Quand il eut reçu cette réponse, le ministre ne put plus douter de la disposition où était le cadi. Néanmoins il lui fit encore dire ceci: «Je n’ai pas l’intention d’entraver le cours de la justice, et il ne m’est pas permis d’exiger de vous un jugement inique. Tout ce que je vous demande, c’est de vouloir bien prendre en considération les droits que ce seigneur chrétien a acquis en concluant un traité avec nous. Vous savez qu’il est de notre devoir de traiter ces chrétiens avec équité et avec les plus grands ménagements. Décidez maintenant vous-même ce que vous avez à faire[399]

Le cadi se laissa-t-il persuader, ou bien crut-il que la loi était au-dessus des traités? On l’ignore; mais la conduite de Badr dans cette circonstance était en tout cas une preuve de la sincérité du gouvernement et de l’esprit de conciliation qui l’animait. C’était là une politique noble et belle; ajoutons qu’elle était dans le caractère d’Abdérame. Ce monarque était si peu exclusif qu’une fois il voulut donner l’emploi le plus élevé dans la magistrature, celui de cadi de Cordoue, à un renégat dont le père et la mère étaient encore chrétiens, et que les faquis eurent bien de la peine à lui faire abandonner ce projet[400].

L’attente que nourrissait Abdérame à l’égard des châtelains chrétiens de la Serrania ne fut point trompée. Plusieurs d’entre eux demandèrent et obtinrent l’amnistie; mais Tolox, où Ibn-Hafçoun animait la garnison par sa présence, se défendit avec tant d’opiniâtreté que le sultan ne put le prendre. Une fois la garnison fit une sortie, et alors il y eut un combat fort sanglant[401]. Un autre château fit aussi tant de résistance, qu’Abdérame jura dans sa colère qu’il ne goûterait point de vin et n’assisterait à aucune fête avant qu’il l’eût pris. Il fut bientôt délié de son serment; car non-seulement il prit ce château-là, mais il en prit encore un autre[402]. Vers la même époque sa flotte lui rendit un grand service: elle s’empara de plusieurs vaisseaux qui apportaient des vivres à Ibn-Hafçoun, ce chef étant déjà tellement réduit à l’étroit qu’il devait s’approvisionner en Afrique[403].