En retournant vers sa capitale, le sultan passa par Algéziras, et ensuite par les provinces de Sidona et de Moron. C’est à Carmona qu’il voulait se rendre, et le 28 juin 914, il arriva devant les portes de cette ville.
Habîb, le lieutenant de Mohammed, y avait arboré le drapeau de la révolte. L’avait-il fait de son propre mouvement? On en doutait; on disait qu’il ne l’avait fait que sur l’instigation de son maître, et Abdérame, qui croyait cette accusation fondée, ôta à Mohammed sa dignité de vizir et le fit jeter en prison. Puis il commença le siége de Carmona. Habîb ne se défendit que vingt jours; au bout de ce temps il demanda et obtint l’amán. Quant à Mohammed ibn-Haddjâdj, comme dorénavant il n’était plus en état de nuire, il fut bientôt remis en liberté; mais il ne jouit pas longtemps de cette faveur, car il mourut en avril 915[404]. Ce fut le dernier des Haddjâdj qui joua un rôle dans l’histoire.
En 915 une terrible famine, causée par une longue sécheresse, ne permit pas d’entreprendre une campagne. Les habitants de Cordoue moururent par milliers, et les bras manquaient presque pour enterrer les morts. Le sultan et son ministre firent tout ce qu’ils purent pour soulager la misère; mais ils eurent beaucoup de peine à contenir les insurgés, qui, pressés par la faim, sortaient de leurs montagnes pour saisir le peu de vivres qui se trouvaient encore dans les plaines[405]. L’année suivante, Orihuéla et Niébla furent conquises, et le sultan avait déjà si bien rétabli sa puissance, qu’il put faire faire des razzias contre les chrétiens du Nord[406], lorsque la mort vint le délivrer de son ennemi le plus redoutable; dans l’année 917, Ibn-Hafçoun rendit le dernier soupir. Cet événement causa une grande joie à Cordoue; on n’y douta plus dès lors que l’insurrection ne fût bientôt étouffée[407].
Le héros espagnol, qui, pendant plus de trente ans, avait bravé les envahisseurs de sa patrie et qui maintefois avait fait trembler les Omaiyades sur leur trône, devait bénir la Providence qui le faisait mourir à cette heure et lui épargnait ainsi le triste spectacle de la ruine de son parti. Il mourut indompté; dans les circonstances données, c’était tout ce qu’il lui était permis d’espérer. Il ne lui fut point donné de délivrer sa patrie et de fonder une dynastie; mais il n’en faut pas moins reconnaître en lui un héros tout à fait extraordinaire et tel que l’Espagne n’en avait pas produit depuis le temps où Viriathe jura de délivrer son pays de la domination romaine.
XVIII.
La guerre dans la Serrania dura encore dix ans. Omar ibn-Hafçoun avait laissé quatre fils, Djafar, Solaimân, Abdérame et Hafç, qui, à une seule exception près, avaient hérité, sinon des talents, du moins de la vaillance de leur père. Solaimân fut forcé de se rendre (en mars 918), de s’enrôler dans l’armée du sultan, et de prendre part aux campagnes contre le roi de Léon et celui de Navarre[408]. Abdérame, qui commandait à Tolox et pour lequel les livres avaient plus d’attrait que les armes, se rendit aussi, et, ayant été conduit à Cordoue, il y passa le reste de sa vie à copier des manuscrits[409]. Mais la puissance de Djafar était encore formidable; le sultan, du moins, en jugeait ainsi, car lorsqu’il assiégeait Bobastro en 919, il ne refusa pas d’entrer en pourparlers avec lui; et quand Djafar lui eut offert des otages et un tribut annuel, il agréa cette proposition[410]. Bientôt après, cependant, Djafar commit une faute fort grave et qui lui devint fatale. A son avis, son père avait eu tort de se déclarer chrétien avec toute sa famille, et jusqu’à un certain point cette manière de voir était juste, car il est incontestable qu’Ibn-Hafçoun s’était aliéné le cœur des Andalous musulmans par son changement de religion; seulement, la chose une fois faite, ni Ibn-Hafçoun ni ses fils ne pouvaient se rétracter; dorénavant ils devaient s’appuyer uniquement sur les chrétiens, et triompher ou succomber avec eux. Les chrétiens étaient les seuls qui eussent conservé de l’énergie et de l’enthousiasme, tandis que les musulmans trahissaient partout. Ce qui s’était passé peu de temps auparavant dans la forteresse de Balda, en était la preuve. Cette forteresse étant assiégée par le sultan, la partie musulmane de la garnison avait passé tout entière à l’ennemi, tandis que les chrétiens s’étaient laissé massacrer jusqu’au dernier, plutôt que de se rendre[411]. Toutefois Djafar, qui ne se rendait pas bien compte de la situation où il se trouvait, croyait encore à la possibilité de se réconcilier avec les Andalous musulmans, et, voulant les gagner, il manifesta clairement son intention de retourner à l’islamisme. C’est ce qui le perdit. Frémissant d’horreur à l’idée d’avoir un mécréant pour leur chef, ses soldats chrétiens tramèrent un complot contre lui, et, s’étant entendus avec son frère Solaimân, ils l’assassinèrent (920), après quoi ils proclamèrent Solaimân, qui se hâta de se rendre auprès d’eux[412].
Le règne de Solaimân ne fut pas heureux. Bobastro était en proie aux plus furieuses discordes. Une insurrection y éclata; Solaimân fut chassé, ses prisonniers furent mis en liberté, son palais fut saccagé; mais peu de temps après, ses partisans surent se glisser dans la ville, lui-même y rentra sous un déguisement, et, ayant gagné la populace en lui promettant le pillage, il l’appela aux armes. Il resta le maître, et, inexorable dans sa vengeance, il fit couper la tête à la plupart de ses adversaires. «Allâh, dit un historien de Cordoue, laissait les mécréants s’entr’égorger, parce qu’il voulait extirper jusqu’à la racine leurs derniers vestiges[413].»
Solaimân ne survécut pas longtemps à son rétablissement. Ayant été démonté dans une escarmouche, le 6 février 927, il fut tué par les royalistes, qui assouvirent leur rage sur son cadavre, auquel ils coupèrent la tête, les mains et les pieds[414].
Son frère Hafç lui succéda; mais l’heure fatale allait sonner. Dans le mois de juin de l’année 927, le sultan vint assiéger Bobastro, bien décidé à ne plus lever le siége avant que la ville ne se fût rendue. Ayant ordonné d’élever partout des ouvrages formidables et de rebâtir une ancienne forteresse romaine à demi ruinée qui se trouvait dans le voisinage, il cerna la place de toutes parts et lui coupa les vivres. Pendant six mois Hafç soutint les efforts de l’ennemi; mais il se rendit enfin, et le vendredi 21 janvier 928, les troupes du sultan prirent possession de la ville. Hafç fut transporté à Cordoue de même que tous les autres habitants, et dans la suite il servit dans l’armée de son vainqueur. Sa sœur Argentea se retira dans un couvent, et probablement on l’aurait laissée en paix, si elle eût consenti elle-même à vivre ignorée; mais enthousiaste, fanatique et aspirant depuis longtemps à la palme du martyre, elle irrita l’autorité en lui déclarant qu’elle était chrétienne; et comme aux yeux de la loi elle était musulmane, attendu que son père l’était encore à l’époque où elle avait vu le jour, elle fut condamnée à mort comme coupable d’apostasie. Elle subit son arrêt avec un courage héroïque, et se montra ainsi la digne fille de l’indomptable Omar ibn-Hafçoun (931)[415].
Deux mois après la reddition de Bobastro, le sultan se rendit en personne dans cette ville. Il voulait la voir de ses propres yeux, cette forteresse orgueilleuse, qui, pendant un demi-siècle, avait bravé les attaques sans cesse renouvelées de quatre sultans. Quand il y fut arrivé; quand, du haut des remparts, il attacha ses regards sur les bastions crénelés et les tours colossales; quand il mesura de l’œil la hauteur de la montagne taillée à pic sur laquelle elle était assise, et la profondeur des précipices qui l’entouraient, alors il s’écria qu’elle n’avait pas sa pareille au monde, et, rempli de reconnaissance envers l’Eternel qui la lui avait livrée, il s’agenouilla, se répandit en actions de grâces, et pendant toute la durée de son séjour, il observa un jeûne rigoureux. Malheureusement pour sa gloire, il eut la faiblesse de se laisser arracher une concession qu’il aurait dû refuser. Voulant voir, eux aussi, la ville redoutable qui avait été le boulevard d’une religion qu’ils avaient en horreur, les faquis s’étaient mis à sa suite, et à Bobastro ils ne lui laissèrent point de repos qu’il ne leur eût permis d’ouvrir les tombeaux d’Omar ibn-Hafçoun et de son fils Djafar. Puis, les voyant enterrés à la manière chrétienne, ils n’eurent pas honte de troubler le repos de ceux qui dormaient du sommeil éternel, et, ayant retiré leurs corps de la sépulture, ils les envoyèrent à Cordoue avec l’ordre de les clouer à des poteaux. «Ces corps, s’écrie un chroniqueur du temps dans sa joie barbare, ces corps devinrent ainsi un avertissement salutaire pour les gens mal intentionnés, et un doux spectacle pour les regards des vrais croyants.»