Il n’y a, dit-on, rien de plus enivrant pour un malheureux qui a lutté longtemps contre la misère et que le hasard enrichit tout d’un coup, que de couver des yeux son monceau d’or, de se laisser éblouir par l’éclat de ces belles pièces luisantes. Aveugle, le Sévillan ne pouvait se donner une telle jouissance; chez lui, le tact et l’ouïe devaient remplacer la vue, et ravi, plongé dans une extase délicieuse, il tâtait, palpait, maniait ses chères espèces, les faisait sonner, les comptait, les plaçait dans sa bouche, les goûtait pour ainsi dire... Le poison produisit son effet: avant la nuit venue le malheureux était un cadavre[70].

Bâdîs et Motadhid étaient tous les deux cruels, mais avec des nuances assez sensibles. Tandis que le premier, dans ses accès d’aveugle fureur, massacrait souvent ses victimes de ses propres mains, Motadhid empiétait rarement sur les attributions du bourreau; mais quoiqu’il n’aimât pas à souiller de sang ses mains aristocratiques, la haine chez lui était plus implacable, plus tenace, que chez son rival. Son ennemi mort, la vengeance de Bâdîs était satisfaite, sa rage assouvie; il faisait attacher la tête du cadavre à un poteau, la coutume le voulait ainsi, mais il n’allait pas plus loin. Chez le prince de Séville, au contraire, la haine ne se rassasiait jamais; il poursuivait ses victimes jusqu’au-delà du trépas; il voulait que l’aspect de leurs restes mutilés stimulât sans relâche ses passions féroces. A l’exemple du calife Mahdî, il fit planter des fleurs dans les crânes de ses ennemis, et les plaça dans la cour de son palais. Un morceau de papier, attaché à l’oreille de chaque crâne, portait le nom de celui auquel ce crâne avait appartenu jadis. Souvent il s’extasiait devant ce jardin, comme il disait. Et cependant il ne contenait pas les têtes à ses yeux les plus précieuses, celles des princes qu’il avait vaincus. Celles-là, il les gardait, avec le plus grand soin, au fond de son palais, dans une cassette[71].

Ajoutons que ce monstre de cruauté était à ses propres yeux le meilleur des princes, un Titus formé exprès pour le bonheur du genre humain. «Si tu désires, mon Dieu, que les mortels soient heureux, disait-il dans ses vers, fais-moi régner alors sur tous les Arabes et sur tous les barbares; car jamais je n’ai dévié de la bonne route, jamais je n’ai traité mes sujets autrement qu’il ne convient à un homme généreux et magnanime. Toujours je les protége contre leurs agresseurs, toujours je détourne les calamités de leur tête[72]

VI.

Ayant d’abord mis à mort Habîb, le vizir et le confident de son père[73], Motadhid tourna ses armes contre les Berbers et principalement contre ceux de Carmona, ses voisins. Il avait un motif tout particulier pour haïr les Berbers, car il croyait que, s’il n’y pourvoyait, ils ôteraient le trône à lui ou à ses descendants, ses astrologues lui ayant prédit que sa dynastie serait renversée par des hommes nés hors de la Péninsule[74]. Il mit donc tout en œuvre pour les extirper. Cette guerre fut de longue durée. Mohammed, le prince de Carmona, fut tué après s’être laissé attirer dans une embuscade (1042-3)[75]; mais comme son fils Ishâc lui succéda[76], les hostilités continuèrent.

En même temps Motadhid étendait ses limites du côté de l’ouest. En 1044 il enleva Mertola à Ibn-Taifour[77]. Puis il attaqua Ibn-Yahyâ, seigneur de Niébla. Ce n’était pas un Berber, c’était un Arabe, mais quand il s’agissait d’arrondir son territoire, Motadhid n’y regardait pas de si près. Réduit à l’étroit, Ibn-Yahyâ se jeta dans les bras des Berbers. Modhaffar de Badajoz vint à son secours, repoussa Motadhid, et se mit à former contre lui une ligue formidable dans laquelle entrèrent Bâdîs, Mohammed de Malaga et Mohammed d’Algéziras. Abou-’l-Walîd ibn-Djahwar, qui, dans l’année 1043, avait succédé à son père comme président de la république de Cordoue, fit tout ce qu’il pouvait pour réconcilier les deux partis; mais ce fut en vain: personne ne prêta l’oreille à ses ambassadeurs.

Les Berbers avaient formé le projet de marcher contre Séville aussitôt qu’ils auraient réuni leurs troupes et opéré leur jonction. Motadhid les prévint. Profitant de l’absence de Modhaffar qui n’avait pas suffisamment pourvu à la défense de ses propres Etats, il fit d’abord ravager le territoire de Badajoz; puis, se mettant en personne, contre sa coutume, à la tête de son armée, il marcha contre Niébla, attaqua les ennemis dans une espèce de défilé près des portes de la ville, et les culbuta en partie dans le Tinto; mais Modhaffar réussit à rallier ses soldats, les ramena à la charge, et força Motadhid à la retraite.

Modhaffar se réunit ensuite à ses alliés; mais pendant qu’il ravageait avec eux le pays sévillan, Ibn-Yahyâ se détacha de son parti, Motadhid l’ayant forcé de conclure une alliance avec lui. Modhaffar le punit en s’appropriant l’argent qu’il lui avait confié, et en faisant piller la campagne de Niébla[78]. Alors Ibn-Yahyâ implora le secours de Motadhid. Celui-ci fit attaquer les troupes de Badajoz, les attira dans une embuscade, et les mit en déroute. Non content de ce succès, il fit ravager les environs d’Evora par son fils Ismâîl. Afin de repousser cette attaque, le roi de Badajoz fit prendre les armes à tous ceux qui étaient en état d’en porter, et, ayant reçu un renfort de son allié, Ishâc de Carmona, il alla à la rencontre de l’ennemi. En vain les Berbers de Carmona l’exhortaient à ne pas le faire. «Vous ignorez, lui disaient-ils, que l’armée sévillane est fort nombreuse; nous au contraire, nous le savons, car nous avons reçu des nouvelles de Séville, et qui plus est, nous avons vu les troupes de Motadhid.» Le bouillant Modhaffar ne voulut pas les croire. Son audace lui coûta cher. Il essuya une terrible déroute et perdit au moins trois mille hommes. Parmi les morts on comptait le fils du prince de Carmona, qui avait commandé les troupes de son père. Sa tête fut apportée à Motadhid, qui la plaça dans sa cassette, à côté de celle de l’aïeul du jeune prince.

Badajoz présenta longtemps un spectacle lugubre. Les boutiques y étaient fermées, les marchés déserts, l’élite de la population ayant péri dans cette bataille fatale[79]. Pour comble de misère, les Sévillans continuaient à détruire les moissons, de sorte que la famine désolait le royaume. Modhaffar n’y pouvait rien. Abandonné par ses alliés qu’il appelait en vain à son secours, il était condamné à rester inactif et immobile dans Badajoz, où il se dévorait les entrailles de colère. Cependant son orgueil ne se laissait pas fléchir. Il ne voulait pas entendre parler d’un accommodement, quoique son ennemi victorieux ne refusât pas positivement la médiation d’Ibn-Djahwar. Il feignait de ne pas se soucier de ses pertes, au point qu’il envoya quelqu’un acheter des chanteuses à Cordoue. Elles y étaient rares alors, et ce fut à grand’peine qu’on en trouva deux; encore étaient-elles d’un médiocre talent. On s’étonna d’abord du caprice du roi de Badajoz. On le connaissait pour un homme grave, studieux et qui à l’ordinaire ne faisait nul cas de chanteuses. On ne comprenait pas qu’il eût choisi, pour en faire acheter, le moment même où ses Etats présentaient le spectacle d’une affreuse dévastation. Mais l’étonnement cessa quand on découvrit le motif de sa conduite. Modhaffar avait appris qu’à la vente des biens d’un vizir cordouan qui venait de mourir, Motadhid s’était procuré une chanteuse renommée, et c’était pour montrer qu’il pouvait s’occuper de chanteuses avec autant de liberté d’esprit que son adversaire, qu’il en avait fait acheter à son tour.

Cependant Ibn-Djahwar continuait ses efforts pour amener une réconciliation, et dans le mois de juillet 1051, ils furent enfin couronnés du succès, car à cette époque et par son entremise, Modhaffar et Motadhid conclurent la paix après une longue négociation[80].