Motadhid tourna alors toutes ses forces contre Ibn-Yahyâ de Niébla, désormais réduit à ses propres ressources. Pour lui cette expédition ne fut pas une campagne, ce ne fut qu’une promenade militaire. Convaincu de sa faiblesse, Ibn-Yahyâ n’essaya pas même de se défendre. Il prit le chemin de Cordoue avec l’intention d’aller passer dans cette ville le reste de ses jours, et Motadhid eut la courtoisie de lui envoyer un escadron en guise d’escorte[81].
Le prince qui régnait sur Huelva et la petite île de Saltès, Abdalazîz le Becrite, comprit alors que son tour était venu. Cependant il espérait encore pouvoir sauver quelque chose du naufrage. Il s’empressa donc d’écrire à Motadhid, le félicita de sa nouvelle conquête, lui rappela les relations amicales qui avaient toujours existé entre sa propre famille et celle des Abbâdides, se déclara son vassal, et lui offrit Huelva à condition qu’il lui laisserait Saltès. Motadhid accepta son offre, et feignant de vouloir s’aboucher avec lui, il prit la route de Huelva. Abdalazîz jugea prudent de ne pas l’attendre, et se rendit avec ses trésors à Saltès. Ayant pris possession de Huelva, Motadhid retourna à Séville; mais il laissa à Huelva un de ses capitaines, qui devait empêcher qu’Abdalazîz ne quittât son île et que personne ne se rendît auprès de lui. Informé de ces mesures, Abdalazîz prit le parti le plus sage: il entra en pourparlers avec le capitaine de Motadhid, vendit au prince de Séville ses vaisseaux et ses munitions de guerre au prix de dix mille ducats, et obtint la permission de se rendre à Cordoue. Pendant son voyage, le perfide Motadhid voulut l’attirer dans un piége et s’emparer de ses richesses; mais Abdalazîz pénétra son dessein, et grâce à une escorte qu’il demanda au prince de Carmona, il arriva sans encombre à Cordoue[82].
Ensuite Motadhid attaqua la petite principauté de Silves, où régnaient aussi des Arabes, les Beni-Mozain, dont les ancêtres, qui possédaient déjà des propriétés étendues dans cette partie de la Péninsule, avaient souvent rempli, du temps des Omaiyades, des postes importants[83].
Résolu à mourir plutôt que de se rendre, le prince de Silves se défendit avec le courage du désespoir. Mais l’armée sévillane, dont Mohammed (Motamid), un fils de Motadhid, était le général, mais seulement de nom, car à cette époque il comptait à peine treize ans[84], poussa le siége avec non moins de vigueur, et Silves fut enfin pris d’assaut. Ibn-Mozain chercha en vain la mort au plus fort de la mêlée; on épargna sa vie, et Motadhid se contenta de l’exiler[85]. Puis, ayant donné le gouvernement de Silves à son fils Mohammed, il fit marcher son armée contre la ville de Santa-Maria, située près du cap qui porte encore aujourd’hui ce nom. Le calife Solaimân l’avait donnée en fief à un certain Saîd ibn-Hâroun, de Mérida, dont on ne connaît pas la généalogie, et qui peut-être n’était ni Arabe ni Berber, car les hommes dont l’origine était inconnue aux chroniqueurs arabes, étaient ordinairement des Espagnols. Après la mort de Solaimân, il s’était déclaré indépendant, et quand il eut rendu le dernier soupir, son fils Mohammed lui avait succédé. Ce dernier, attaqué par les Sévillans, n’opposa qu’une courte résistance. Motadhid réunit le district de Santa-Maria à celui de Silves, et voulut que son fils Mohammed les gouvernât conjointement (1052)[86].
Grâce à ces conquêtes rapides, la principauté de Séville s’était fort étendue du côté de l’Ouest. Cependant elle n’avait encore que peu d’extension vers le Sud, où régnaient des princes berbers. La plupart d’entre eux étaient alors en paix avec Motadhid et avaient même reconnu sa suzeraineté, ou plutôt celle du soi-disant Hichâm II. Motadhid, toutefois, ne se contentait pas de si peu: son intention était de tuer ces princes et de prendre possession de leurs Etats; mais, procédant avec modération et prudence, il ne voulait s’aventurer à une tentative aussi hardie que quand les manœuvres souterraines auraient rendu le succès certain.
Après la conquête de Silves, il alla donc rendre visite, accompagné seulement de deux serviteurs, à deux de ses vassaux, Ibn-Nouh, le seigneur de Moron, et Ibn-abî-Corra, le seigneur de Ronda, sans les avoir prévenus de son intention. Quand on songe à la haine que ces Berbers lui portaient, on s’étonne avec raison qu’il eût l’imprudence d’aller se mettre ainsi à leur merci; mais le fait est qu’il ne manquait pas d’audace, et que, malgré sa perfidie envers tout le monde, il se fiait à la bonne foi des autres. A Moron il fut accueilli de la manière la plus honorable. Ibn-Nouh lui témoigna sa joie à cause de cette visite inattendue, le festoya avec une hospitalité somptueuse, et l’assura de nouveau qu’il serait toujours un vassal fidèle. Mais Motadhid n’était pas venu pour écouter des compliments ou recevoir des témoignages d’affection; son but était tout autre. Il voulait sonder le terrain, et gagner, si cela était possible, quelques personnages influents. Il s’aperçut facilement que la population arabe brûlait du désir de secouer le joug berber, et que, dans l’occasion, il pourrait compter sur son appui. Grâce aux pierres précieuses et à l’argent que portaient les deux serviteurs qui l’accompagnaient, il corrompit même plusieurs officiers berbers, sans qu’Ibn-Nouh eût le moindre soupçon de ces intrigues.
Fort content des résultats de sa visite, Motadhid continua son voyage en prenant la route de Ronda. Il y fut reçu avec la même bienveillance, et ses pratiques secrètes y réussirent aussi bien, mieux peut-être, car les Arabes de Ronda étaient encore plus impatients que ceux de Moron de s’affranchir de la domination berbère, les Beni-abî-Corra étant, à ce qu’il paraît, des maîtres plus durs que les Beni-Nouh. Motadhid fut donc à même d’ourdir une conspiration terrible qui éclaterait au premier signal.
Peu s’en fallut, cependant, qu’il ne payât de sa vie son audacieuse entreprise. Une fois, vers la fin d’un repas dans lequel le vin n’avait pas été épargné, il se sentit gagner par le sommeil.
—Je me sens fatigué et j’ai envie de dormir, dit-il à son hôte; mais n’interrompez pas pour cela vos conversations ni vos rasades; un petit somme m’aura bientôt remis et je reviendrai alors reprendre ma place à table.
—Faites comme vous voulez, seigneur, lui répondit Ibn-abî-Corra en le conduisant à un sofa.