Au bout d’une demi-heure environ, lorsque Motadhid semblait dormir d’un profond sommeil, un officier berber pria les autres de l’écouter un moment, puisqu’il avait quelque chose d’important à leur dire. Ayant obtenu le silence: «Il me semble, dit-il à voix basse, que nous avons là un gras bélier qui est venu s’offrir spontanément au couteau. C’est pour nous une bonne fortune à laquelle nous étions loin de nous attendre. Eussions-nous donné, pour avoir cet homme ici, tout l’or de l’Andalousie, cela ne nous eût servi de rien, et voilà qu’il vient de lui-même.... Cet homme est le démon en personne, vous le savez tous, et quand il aura cessé de vivre, personne ne nous disputera plus la possession de ce pays»....

Tous gardèrent le silence; mais on se consulta du regard, et comme l’idée d’assassiner celui qu’ils craignaient et haïssaient tous, dont ils connaissaient tous les voies tortueuses, ne souriait que trop à ces hommes endurcis dès leur enfance à toutes sortes de crimes, leurs visages basanés n’exprimaient ni surprise ni répugnance. Un seul, plus loyal que les autres, sentit son sang bouillir à l’idée d’une trahison aussi infâme. C’était Moâdh ibn-abî-Corra, un parent du seigneur de Ronda. Les yeux enflammés d’une généreuse indignation, il se leva, et, prenant la parole: «Au nom du ciel, ne faisons pas cela! dit-il à demi-voix, mais d’un ton ferme. Cet homme, en venant ici, a compté sur notre loyauté; sa conduite prouve qu’il nous croit incapables de le trahir, et notre honneur exige que nous justifions sa confiance. Que diraient nos frères des autres tribus, s’ils apprenaient que nous avons violé les droits sacrés de l’hospitalité, que nous avons assassiné notre hôte? Que Dieu maudisse celui qui oserait commettre un tel crime!»

Les Berbers se sentirent touchés par ces nobles paroles. En leur rappelant d’une manière aussi énergique les devoirs de l’hospitalité, Moâdh avait fait vibrer dans leurs cœurs une corde que l’on touche rarement en vain chez les peuples de l’Asie et de l’Afrique.

Cependant Motadhid, bien qu’il fît semblant de dormir, était parfaitement éveillé. En proie à une indicible angoisse, il avait entendu tout ce qui se disait. Rassuré maintenant par l’effet qu’avaient produit les paroles de Moâdh, il feignit de s’éveiller et alla se remettre à table. Tous les convives se levèrent aussitôt, l’embrassèrent et lui baisèrent respectueusement le front. Ils mirent d’autant plus d’effusion dans leurs caresses, que leur conscience n’était pas tout à fait tranquille, et qu’ils se reprochaient en secret d’avoir eu un instant l’idée d’envoyer leur hôte dans l’autre monde.

—Mes amis, leur dit alors le prince, il me faudra bientôt retourner à Séville; mais à la veille de vous quitter, je ne puis assez vous dire combien je suis content de votre accueil. Je voudrais vous donner quelques faibles marques de ma reconnaissance; malheureusement la provision de petits cadeaux que portaient mes serviteurs, est épuisée ou à peu près. Mais donnez-moi de l’encre et du papier; que chacun de vous me dicte son nom; qu’il dise ce qu’il désire le plus, des vêtements d’honneur, de l’argent, des chevaux, des jeunes filles, des esclaves, ou autre chose, et qu’il envoie dans ma capitale, quand j’y serai de retour, un serviteur qui vienne prendre le présent que je lui destine.

Tous s’empressèrent d’obéir aux désirs du prince, et quand celui-ci fut retourné à Séville, les serviteurs des Berbers y accoururent en foule et rapportèrent à Ronda des présents magnifiques.

Les meilleures relations semblaient donc exister entre Motadhid et les Berbers; les vieilles rancunes paraissaient oubliées pour faire place à une liaison étroite, à une amitié intime et cordiale, lorsque, six mois après la visite qu’il leur avait faite, Motadhid invita les seigneurs de Ronda et de Moron à un grand festin, qu’il voulait leur offrir, disait-il, pour leur témoigner sa reconnaissance de leur bon accueil. Il envoya aussi une invitation au Berber Ibn-Khazroun, le seigneur d’Arcos et de Xérès, et bientôt ils arrivèrent tous les trois à Séville (1053). Motadhid leur fit une réception magnifique, et selon la coutume, il leur offrit un bain, de même qu’aux principaux personnages de leur suite; mais, sous un prétexte quelconque, il retint le jeune Moâdh auprès de sa personne.

Environ soixante Berbers se rendirent à l’édifice que le prince leur avait indiqué. Après s’être déshabillés dans la première salle, ils entrèrent dans la seconde, la véritable salle de bain. Comme cela se voit encore aujourd’hui dans les pays musulmans, elle était bâtie en pierres, revêtue de marbre, et couronnée d’une coupole percée de trous en étoiles fermés par des verres dépolis. De distance à distance il y avait des cuves de marbre, et des tuyaux, disposés dans l’épaisseur des murs et partant d’une chaudière, y maintenaient un degré de chaleur très-élevé.

Savourant avec délices le bien-être que procure le bain, les Berbers entendirent bien un bruit léger, comme si des maçons fussent à l’œuvre, mais ils n’y firent pas grande attention d’abord. Au bout de quelque temps, toutefois, la chaleur devenant de plus en plus étouffante, ils voulurent ouvrir la porte. Qu’on se figure leur effroi! La porte était murée, tous les ventilateurs étaient bouchés.... Ils moururent tous suffoqués[87].

Cependant le jeune Moâdh, après avoir attendu longtemps le retour de ses compagnons, finit par devenir fort inquiet et se hasarda à demander à Motadhid pourquoi ils tardaient tant à rentrer. Le prince n’hésita pas à le lui dire, et comme il voyait une terreur profonde se peindre sur son visage: