—Quant à toi, lui dit-il, tu n’as rien à craindre. Tes parents et tes amis méritaient de périr puisqu’ils ont eu un instant l’idée de m’assassiner. Sache que je ne dormais pas au moment où cette proposition fut faite; mais j’ai entendu aussi les nobles paroles que tu as prononcées à cette occasion, et jamais je n’oublierai que, si je vis encore, c’est à toi que j’en suis redevable. Tu peux choisir maintenant: si tu consens à rester ici, je suis prêt à partager avec toi toutes mes richesses; mais si tu préfères de retourner à Ronda, je t’y ferai reconduire après t’avoir comblé de présents.
—Hélas! seigneur, lui répondit Moâdh d’un ton profondément triste, comment pourrais-je retourner à Ronda, où tout me rappellerait le souvenir de ceux que j’ai perdus?
—Eh bien, reste donc à Séville, reprit le prince; tu n’auras pas à te plaindre de moi.
Puis, s’adressant à un de ses serviteurs:
—Prends soin, lui dit-il, qu’un beau palais soit mis en ordre sur-le-champ, afin que Moâdh puisse venir l’habiter. Fais-y transporter mille pièces d’or, dix chevaux, trente jeunes filles et dix esclaves.—Je te donne d’ailleurs, continua-t-il en s’adressant de nouveau à Moâdh, un traitement annuel de douze mille ducats.
Moâdh resta donc à Séville, où il vécut dans une opulence princière. Chaque jour Motadhid lui envoyait des cadeaux d’un grand prix ou d’une rare élégance; il lui confia un commandement dans son armée[88], et aussi souvent qu’il consultait ses vizirs sur les affaires de l’Etat, il réservait la place d’honneur pour celui qui avait sauvé sa vie.
Ayant déposé les têtes des seigneurs berbers dans cette affreuse cassette dont il aimait tant à repaître ses regards, Motadhid envoya des troupes prendre possession de Moron, d’Arcos, de Xérès, de Ronda et d’autres places. Aidées par la population arabe et par des traîtres qui s’étaient vendus à Motadhid, elles y réussirent sans trop de peine. La prise de Ronda, où Abou-Naçr avait succédé à son père, semblait devoir coûter le plus d’efforts, car, bâtie sur une montagne très-élevée, elle était entourée de précipices et passait pour inexpugnable. Mais les Arabes s’insurgèrent en masse contre les Berbers, et se mirent à les massacrer avec une aveugle fureur. Abou-Naçr lui-même tâcha inutilement de se sauver par la fuite: au moment où il essayait de grimper à la muraille, son pied glissa, et son cadavre alla rouler dans le précipice[89].
Ce fut surtout la prise de Ronda qui causa au prince de Séville une joie indicible. Il se hâta de rendre cette ville plus forte encore qu’elle ne l’était déjà; puis, les travaux de fortification achevés, il alla les inspecter, et tressaillant d’aise, il composa ces vers:
Mieux fortifiée que tu ne l’as jamais été, tu es maintenant le plus beau bijou de mon royaume, ô Ronda! Les lances et les épées tranchantes de mes braves guerriers m’ont procuré l’avantage de te posséder; à présent tes habitants m’appellent leur seigneur et ils seront pour moi le plus ferme appui. Ah! pourvu que ma vie soit assez longue, je saurai bien abréger celle de mes ennemis. Pour me tenir en haleine, je ne cesserai jamais de les combattre. J’ai passé au fil de l’épée bataillons sur bataillons, et les têtes de mes ennemis, enfilées comme des perles, servent de collier à la porte de mon palais[90]!