VII.
Pendant que Motadhid, enivré de ses succès, se livrait aux transports d’une joie immodérée, Bâdîs était en proie à une anxiété toujours croissante. Quand il reçut la nouvelle du terrible sort qui avait frappé les seigneurs berbers, il déchira ses habits en hurlant de douleur et de rage. Puis, quand il apprit que, par un élan d’indignation patriotique, toute la population arabe de Ronda s’était levée comme un seul homme pour massacrer ses oppresseurs, de noirs pressentiments vinrent obséder et tourmenter son esprit soupçonneux. Qui lui répondait que ses propres sujets arabes ne se fussent pas concertés, eux aussi, avec l’Abbâdide, qu’ils ne conspirassent pas contre son trône et sa vie? Cette pensée le poursuivait sans relâche le jour et la nuit: on eût dit qu’il avait des accès de délire. Tantôt, transporté de fureur, il criait, jurait et s’emportait contre tout le monde; tantôt, l’âme troublée de crainte et remplie d’une noire mélancolie, il gardait un morne silence et languissait comme un arbre frappé de la foudre. Chose étrange et de sinistre présage: Bâdîs ne buvait plus....
Il laissait mûrir en secret un projet horrible. Tant qu’il y aurait des Arabes dans ses Etats, il ne serait pas un moment en sûreté; la prudence, pensait-il, lui commandait donc de les exterminer, et il le ferait le vendredi prochain, lorsqu’ils seraient tous réunis dans la mosquée. Cependant, comme il n’entreprenait rien sans consulter son vizir, le juif Samuel, il l’informa de son plan, mais en ajoutant qu’il était fermement décidé à l’exécuter, que le vizir l’approuvât ou non. Le juif jugea le plan mauvais; il tâcha d’en détourner le prince, le pria d’attendre, et de réfléchir mûrement aux conséquences d’une telle action. «Supposons, lui dit-il, que tout se passe selon vos souhaits; supposons que vous réussissiez à exterminer les Arabes, et ne comptons pas le péril d’une telle entreprise; mais alors, croyez-vous que les Arabes des autres Etats oublieront le malheur qui a frappé leurs compatriotes? croyez-vous qu’ils resteront tranquillement dans leurs demeures? Non pas, certainement; je les vois déjà accourir tout furieux, je vois des ennemis innombrables comme les vagues de la mer fondre sur vous, et brandir leurs cimeterres au-dessus de votre tête».... Si sensées qu’elles fussent, ces paroles n’eurent cependant aucun effet sur Bâdîs. Il fit promettre à Samuel de lui garder le secret, et donna les ordres nécessaires afin que tout fût prêt pour le vendredi. Ce jour-là les soldats devraient se réunir, armés de toutes pièces, sous le prétexte d’une revue.
Samuel, toutefois, ne resta pas oisif: il envoya secrètement auprès des principaux Arabes quelques femmes qui les connaissaient, et qui leur conseillèrent de ne pas se rendre à la mosquée le vendredi prochain, mais de se cacher au contraire. Ainsi avertis, les Arabes se tinrent sur leurs gardes, et au jour fixé il n’y eut dans la mosquée que quelques hommes du menu peuple. Furieux de voir son plan échouer, Bâdîs fit venir Samuel et lui reprocha d’avoir ébruité le secret qu’il lui avait confié. Le vizir le nia, après quoi il dit: «On s’explique aisément que les Arabes ne soient pas allés à la mosquée. Voyant que vous aviez rassemblé vos troupes sans raison apparente, car vous êtes en paix avec vos voisins, ils ont soupçonné naturellement que c’était à eux que vous en vouliez. Au lieu de vous fâcher, vous devriez plutôt rendre grâces à Dieu: devinant votre intention, ils auraient pu se soulever contre vous, et cependant ils n’ont pas bougé. Considérez l’affaire de sang-froid, seigneur; le temps viendra où vous approuverez ma manière de voir.» Peut-être Bâdîs aurait-il encore refusé, dans son aveuglement, de se laisser persuader, mais un chaikh berber ayant approuvé les raisons que donnait Samuel, il avoua enfin qu’il avait eu tort[91]. Il ne songea donc plus à exterminer ses sujets arabes; mais, vivement sollicité par les fugitifs de Moron, d’Arcos, de Xérès et de Ronda, qui étaient venus chercher un asile à Grenade, il résolut de punir le perfide ennemi de sa race, et envahit le territoire sévillan à la tête de ses propres troupes et des émigrés[92]. Nous ne possédons pas de détails sur cette guerre, mais tout porte à croire qu’elle fut sanglante; car d’une part les Berbers étaient enflammés du désir de venger la mort de leurs compatriotes, de l’autre, les Arabes haïssaient les Grenadins plus encore qu’ils ne haïssaient les autres Berbers. Ils les regardaient comme des infidèles, des mécréants, des ennemis de la religion musulmane, parce qu’ils avaient un vizir juif. «Ton épée a sévi parmi un peuple qui n’a jamais cru qu’au judaïsme, bien qu’il se donne le nom de berber», disaient les poètes sévillans quand ils chantaient les victoires de Motadhid[93]. Aux yeux des Sévillans une guerre contre les Grenadins était donc une guerre sainte; aussi les combattirent-ils avec tant de vigueur, qu’ils les forcèrent à se retirer. Les émigrés furent bien à plaindre alors. Motadhid ne leur permettant pas de retourner à leurs demeures et Bâdîs ne voulant pas qu’ils restassent à Grenade, attendu qu’il aurait dû pourvoir à leur subsistance, ils furent obligés de passer le Détroit. Ils débarquèrent dans le voisinage de Ceuta; mais Sacaute, le seigneur de cette place, ne voulait pas non plus d’eux. Repoussés ainsi par tout le monde, à une époque où la famine ravageait l’Afrique, ils périrent presque tous de faim[94].
Ensuite Motadhid tourna ses armes contre le Hammoudite Câsim, le seigneur d’Algéziras. C’était le plus faible parmi les princes berbers; aussi fut-il bientôt forcé de demander grâce. Motadhid lui permit d’aller vivre à Cordoue (1058)[95].
Cette nouvelle conquête achevée, Motadhid crut qu’il était temps de finir la comédie qu’il avait jouée jusqu’alors à l’exemple de son père, et de déclarer que le soi-disant Hichâm II était mort. Les raisons que son père avait eues pour se couvrir du nom de ce monarque n’existaient plus. Tout le monde était convaincu désormais que le retour au passé était impossible, que le califat était tombé pour ne plus se relever; à cet égard l’expérience avait dissipé toutes les illusions. Le nattier de Calatrava était donc devenu un personnage parfaitement inutile. Il se peut que cet homme, qui ne se montrait jamais ni au peuple ni aux courtisans, fût mort depuis plusieurs années; il se peut aussi que Motadhid, ennuyé de lui, l’ait fait tuer, comme quelques chroniqueurs l’assurent. Nous n’oserions rien affirmer à ce sujet, car le prince de Séville, quand il le voulait, savait envelopper ses actes d’un mystère impénétrable. Toujours est-il que, dans l’année 1059, il réunit les principaux habitants de sa capitale pour leur annoncer que le calife Hichâm avait succombé, quelque temps auparavant, à une attaque de paralysie. Tant qu’il avait eu des guerres à soutenir, ajouta-t-il, la prudence lui avait défendu de donner de la publicité à cet événement, mais maintenant qu’il était en paix avec tous ses voisins, il pouvait le faire sans danger. Puis il fit ensevelir la dépouille mortelle du nattier de Calatrava avec tous les honneurs dus à la royauté, et en sa qualité de hâdjib ou premier ministre, il accompagna le cortége à pied et sans tailesân[96]. Il communiqua aussi la mort du calife à ses alliés de l’Est, en les exhortant à faire un nouveau choix. Naturellement personne n’y songea. Il prétendit alors, dit-on, que, dans son testament, le calife l’avait nommé émir de toute l’Espagne[97]. Il est certain, du moins, qu’il tâchait de le devenir; tous ses efforts tendaient vers ce but, et il voulait s’emparer maintenant de l’ancienne capitale de la monarchie. La destinée, toutefois, lui préparait un désappointement terrible.
Déjà ses troupes avaient fait plusieurs razzias sur le territoire de Cordoue, lorsque, dans l’année 1063[98], il donna à Ismâîl, son fils aîné et le général de son armée, l’ordre d’aller prendre la ville à demi ruinée de Zahrâ. Ismâîl fit des difficultés, des objections. Depuis quelque temps déjà, il était mécontent de son père. Il se plaignait de sa dureté, de son humeur tyrannique; il l’accusait de l’exposer souvent à de graves périls, en refusant de lui donner assez de soldats alors qu’il y avait un combat à livrer ou une place forte à assiéger. Un aventurier ambitieux fomentait son mécontentement. C’était Abou-Abdallâh Bizilyânî, qui avait émigré de Malaga lors de la prise de cette ville par Bâdîs. Voulant à tout prix devenir premier ministre, n’importe de qui, n’importe où, cet intrigant avait tâché de faire naître dans le cœur d’Ismâîl la pensée de se révolter contre son père et de fonder quelque part, à Algéziras par exemple, une principauté indépendante. Il n’avait que trop bien réussi dans son projet: au moment où il reçut l’ordre de marcher contre Zahrâ, l’irritation d’Ismâîl était telle qu’il fallait peu de chose pour la porter au comble, et malheureusement son père refusa de nouveau de lui donner autant de troupes qu’il en demandait. En vain Ismâîl lui représenta qu’avec le peu de soldats qu’il avait, il lui serait impossible d’attaquer un Etat tel que Cordoue, et que, si Bâdîs venait au secours des Cordouans, comme il ne manquerait pas de le faire puisqu’il était leur allié, il serait placé entre deux feux. Motadhid ne voulut rien entendre; il s’emporta; dans son courroux il appela son fils un lâche, il l’accabla de menaces, et peu s’en fallut que des paroles il n’en vînt aux voies de fait. «Si tu tardes à m’obéir, s’écria-t-il, je te fais couper la tête!»
Blessé dans sa fierté et le cœur rempli de colère, Ismâîl se met en marche; mais il consulte Bizilyânî, et celui-ci lui persuade sans peine que le moment est venu d’exécuter le projet souvent discuté entre eux. A deux journées de Séville, Ismâîl annonce donc à ses officiers qu’il a reçu de son père une lettre dans laquelle il lui enjoint de retourner auprès de lui, attendu qu’il a encore quelque chose d’important à lui dire. Puis, accompagné de Bizilyânî et d’une trentaine de ses gardes à cheval, il retourne en toute hâte à Séville. Motadhid n’y était pas; il résidait dans le château de Zâhir, de l’autre côté du fleuve, Ismâîl trouve la citadelle de Séville faiblement gardée. Dans la nuit il s’en rend maître, charge les trésors de son père sur des mulets, et afin que personne ne puisse traverser le fleuve et porter à Zâhir la nouvelle de ce qui venait d’arriver, il fait couler à fond les barques amarrées devant la citadelle. Puis, emmenant sa mère et les autres femmes du sérail, il prend la route d’Algéziras.
Cependant, malgré les soins qu’il avait pris pour empêcher que le bruit de son entreprise ne parvînt aux oreilles de son père, celui-ci en fut informé par un cavalier de la suite de son fils, qui, désapprouvant sa coupable conduite, passa le Guadalquivir à la nage. A l’instant même, Motadhid fit battre la campagne sur tous les points par des brigades de cavalerie, et envoya des exprès aux gouverneurs de ses forteresses. Ils arrivèrent à temps, et Ismâîl trouva fermées les portes de tous les châteaux qui étaient sur sa route. Craignant alors de voir les châtelains se réunir pour l’attaquer, il implora la protection de Haççâdî qui était gouverneur d’un château posé sur la pointe d’une colline aux confins du district de Sidona. Haççâdî lui accorda sa demande, mais en stipulant qu’il resterait au pied de la colline. Puis, accompagné de ses soldats, il se rendit auprès de lui, lui conseilla de se réconcilier avec son père, et lui offrit sa médiation. Voyant que son plan avait complètement échoué, Ismâîl consentit à tout ce qu’il lui proposait. Haççâdî lui permit alors d’entrer dans le château, où il le traita avec tous les égards dus à son rang, et s’empressa d’écrire à Motadhid. Il disait dans sa lettre qu’Ismâîl se repentait de son échauffourée, et il suppliait le prince de lui pardonner. La réponse de Motadhid ne se fit pas attendre. Elle était rassurante; le prince déclarait qu’il pardonnait à son fils.
Ismâîl retourna donc à Séville. Son père lui laissa tous ses biens, mais en même temps il le fit étroitement garder, et ordonna que l’on coupât la tête à Bizilyânî ainsi qu’à ses complices. Ismâîl l’apprit, et comme il ne connaissait que trop bien la duplicité de son père, il ne vit plus qu’un piége dans le pardon qu’il avait obtenu. Dès lors son parti était pris. Ayant gagné, à force d’argent, ses gardes et quelques esclaves, il les rassemble pendant la nuit, les arme, les fait boire pour leur donner du courage, et escalade avec eux un endroit du palais qu’il croit facile à surprendre. Il espère trouver son père endormi, et cette fois il est bien résolu de lui ôter la vie. Mais tout à coup Motadhid se montre à la tête de ses soldats. A sa vue, les conspirateurs prennent précipitamment la fuite. Ismâîl réussit à franchir la muraille de la ville; mais des soldats lancés à sa poursuite l’atteignent et le ramènent prisonnier.