Au comble de la fureur, son père le fit traîner au fond du palais, et, ayant éloigné tous les témoins, il le tua de ses propres mains. Il sévit aussi contre ses complices, ses amis, ses serviteurs, et même contre les femmes de son sérail. Il y eut des mains, des nez, des pieds coupés, des exécutions publiques et secrètes.

Sa colère apaisée, le tyran fut en proie à une sombre tristesse, à des remords déchirants. Ce fils qui s’était révolté contre lui, qui avait attenté à sa vie, qui lui avait enlevé ses trésors et jusqu’à ses femmes, avait été bien coupable sans doute; mais il avait beau se le dire, se le répéter à tout instant, il ne pouvait oublier qu’il l’avait aimé, réellement aimé, car malgré la dureté de son âme, il avait une tendre affection pour sa famille. Dans ce fils prudent et sage dans le conseil, vaillant et intrépide sur le champ de bataille, il avait vu l’appui de sa vieillesse prématurée et le continuateur de son œuvre. Maintenant il avait détruit de ses propres mains ses espérances les plus chères!

«Le troisième jour après cette sanglante catastrophe, raconte un vizir sévillan, j’entrai avec mes collègues dans la salle du conseil. Le visage de Motadhid était terrible à voir; nous tremblions de peur, et en le saluant, nous pûmes à peine balbutier quelques paroles. Le prince nous mesura, de son regard scrutateur, des pieds à la tête; puis, rugissant comme un lion:—Misérables, s’écria-t-il, pourquoi ce silence? Vous vous réjouissez en secret de mon malheur; sortez d’ici!»

Pour la première fois peut-être cette sauvage énergie, cette volonté de fer, se trouva brisée; ce cœur en apparence invulnérable avait reçu une blessure que le temps pourrait adoucir peu à peu, mais qui laisserait toujours une profonde cicatrice. Pour le moment, laissant en repos la république de Cordoue, joyeuse autant qu’étonnée de ce répit, il ne songea plus à ses vastes projets[99]; mais insensiblement il y revint, et ce fut Malaga qui réveilla son ambition.

Courbés depuis plusieurs années sous le joug de Bâdîs, les Arabes de Malaga maudissaient chaque jour sa tyrannie, et c’était du prince de Séville qu’ils attendaient leur délivrance. Ils savaient bien qu’il était un tyran, lui aussi; mais tyran pour tyran, ils préféraient celui qui appartenait à la même nation qu’eux. Ils s’entendirent donc, avec Motadhid et tramèrent une conspiration. Bâdîs lui-même favorisa leurs projets par sa nonchalance, car, plongé dans une ivresse presque continuelle, il ne s’occupait des affaires qu’à de rares intervalles. Au jour fixé, un soulèvement général et irrésistible éclata dans la capitale et dans vingt-cinq forteresses; en même temps des troupes sévillanes, commandées par Motamid, le fils de Motadhid, franchirent la frontière pour venir au secours des insurgés. Pris au dépourvu, les Berbers furent passés au fil de l’épée; ceux qui réussirent à se sauver ne durent leur salut qu’à une prompte fuite, et en moins d’une semaine, toute la principauté fut au pouvoir du prince de Séville. Le château de Malaga, où il y avait une garnison de nègres, était le seul qui ne se fût pas encore rendu. Bien fortifié et situé sur le sommet d’une montagne, il pourrait tenir longtemps, et il était à craindre que Bâdîs ne profitât de cet intervalle pour venir au secours des assiégés. Tel, du moins, était l’avis des chefs de l’insurrection; ils conseillèrent donc à Motamid de presser le siège du château, de se tenir sur ses gardes, et de ne pas trop se fier aux Berbers qui servaient en assez grand nombre dans son armée. C’étaient de sages conseils, mais Motamid ne les écouta pas. Indolent de sa nature et nullement soupçonneux, il se laissait fêter par la population qu’il avait charmée par ses manières aimables, et ne prêtait que trop l’oreille à ses officiers berbers qui, poussés par une secrète sympathie pour Bâdîs, le trahissaient et l’assuraient que bientôt le château se rendrait spontanément. Quant à ses autres soldats, croyant aussi qu’aucun péril ne les menaçait, ils faisaient mauvaise garde et se livraient aux plaisirs.

Cette insouciance devint fatale à tout le monde. Les nègres du château ayant trouvé le moyen d’informer Bâdîs qu’il lui serait facile de surprendre l’armée sévillane, les troupes de Grenade se mirent en route. Elles traversèrent les montagnes avec tant de vitesse et de précaution, qu’elles entrèrent dans Malaga sans que Motamid, un instant auparavant, eût eu le moindre soupçon de leur approche. Elles n’eurent donc pas de combat à livrer; tout ce qu’elles avaient à faire, c’était d’égorger des soldats désarmés et pour la plupart à demi ivres. Motamid leur échappa en se retirant sur Ronda; mais toute la principauté fut forcée de se soumettre de nouveau à la domination de Bâdîs.

Que l’on se figure la rage de Motadhid lorsqu’il apprit que, par suite de la coupable négligence de son fils, il avait perdu une armée et une superbe principauté! Il commença par ordonner que Motamid fût retenu prisonnier à Ronda; puis, oubliant les remords que le meurtre de son fils aîné lui avait causés, il voulut que le second payât de sa tête la faute qu’il avait commise.

Ignorant encore jusqu’à quel point son père était irrité, Motamid lui envoya des poèmes remplis de flatteries adroites. Il y faisait l’éloge de sa générosité, de sa clémence; il tâchait de le consoler en lui rappelant ses anciens succès. «Que de victoires brillantes n’avez-vous pas remportées, disait-il, victoires dont on parlera toujours aux siècles futurs; les caravanes en ont porté le bruit dans les contrées les plus lointaines, et quand les Arabes du Désert s’assemblent au clair de la lune pour se raconter les exploits des preux, ils ne parlent que des vôtres.» Il cherchait à s’excuser en rejetant tout sur les perfides Berbers; il peignait avec les plus vives couleurs la tristesse que lui causait sa disgrâce. «Mon âme tremble, disait-il, ma voix et mes yeux sont éteints. La couleur a disparu de mes joues, et pourtant je ne suis pas malade; mes cheveux ont blanchi, et pourtant je suis jeune encore. Rien ne me plaît dorénavant; la coupe et la guitare n’ont plus d’attrait pour moi; les jeunes filles, qu’elles soient agaçantes ou timides, ont perdu l’empire qu’elles avaient sur mon âme. Ce n’est pas que je me sois jeté dans la dévotion, dans la cagoterie; non, je le jure, je sens encore bouillir dans mes veines le sang fougueux de la jeunesse; mais la seule chose qui me plairait aujourd’hui, ce serait d’obtenir votre pardon et de passer ma lance à travers le corps de vos ennemis.»

Peu à peu, Motadhid se laissa fléchir, en partie par les poèmes de son fils, car il était fort sensible aux beaux vers, en partie par les prières d’un pieux ermite de Ronda. Il permit donc à Motamid de retourner à Séville et se réconcilia avec lui[100]. Mais la principauté de Malaga était irrévocablement perdue; désormais Bâdîs se tint trop sur ses gardes pour que Motadhid pût tenter pour la seconde fois un pareil coup de main. Il est à présumer aussi que le roi de Grenade, toujours inexorable dans sa vengeance et qui ne marchait qu’escorté de bourreaux, aura châtié par le feu, par le fer, par la fosse, les malheureux qui avaient eu l’insolence de se révolter contre lui, et que de cette manière il aura ôté aux mécontents le désir de recommencer.

Au milieu de leurs maux, ils eurent cependant la consolation—et c’en était une, car à leur haine de l’oppression se joignait tant soit peu de fanatisme religieux—ils eurent la consolation, disons-nous, d’apprendre que l’influence des juifs à la cour de Grenade avait atteint son terme.