Samuel avait cessé de vivre, mais son fils Joseph lui avait succédé. C’était aussi un homme habile et instruit; seulement il ne savait pas, comme son père, se faire pardonner à force de modestie la haute dignité qu’il occupait. Il étalait le faste d’un prince, et quand il allait à cheval à côté de Bâdîs, on n’apercevait aucune différence entre le costume du monarque et celui du ministre. Et en vérité, il était plus roi que le roi. Il dominait complétement Bâdîs, qui était plongé dans une ivresse presque continuelle, et afin que ce prince ne tentât pas de se soustraire à son empire, il l’avait entouré d’espions qui lui rapportaient jusqu’à ses moindres paroles. Au reste il n’était juif que de nom. On disait du moins qu’il ne croyait pas plus à la religion de ses ancêtres qu’à une autre, et qu’il les méprisait toutes. Il ne semble pas avoir attaqué ouvertement celle de Moïse, mais quant à celle de Mahomet, il déclara en public que ses dogmes étaient absurdes, et il tourna en ridicule plusieurs versets du Coran.

Par sa fierté, son orgueil, ses sentiments irréligieux et son peu de respect pour la justice, Joseph avait blessé les Arabes, les Berbers, et même les juifs. Plusieurs forfaits lui furent imputés, et il se fit une foule d’ennemis parmi lesquels un faqui arabe, Abou-Ishâc d’Elvira, tenait le premier rang. La jeunesse de cet homme avait été orageuse; plus tard il avait essayé d’obtenir à la cour un rang auquel sa naissance semblait lui donner des droits; mais il n’y avait pas réussi: Joseph avait frustré ses espérances et l’avait envoyé en exil. Il s’était jeté alors dans la dévotion; mais rempli de haine contre Joseph, il composa contre lui et ses coreligionnaires le poème virulent qu’on va lire:

Va, mon messager, va rapporter à tous les Cinhédjites, les pleines lunes et les lions de notre temps, ces paroles d’un homme qui les aime, qui les plaint et qui croirait manquer à ses devoirs religieux s’il ne leur donnait des conseils salutaires:

Votre maître a commis une faute dont les malveillants se réjouissent: pouvant choisir son secrétaire parmi les croyants, il l’a pris parmi les infidèles! Grâce à ce secrétaire, les juifs, de méprisés qu’ils étaient, sont devenus des grands seigneurs, et maintenant leur orgueil et leur arrogance ne connaissent plus de limites. Tout à coup et sans qu’ils s’en doutassent, ils ont obtenu tout ce qu’ils pouvaient désirer; ils sont parvenus au comble des honneurs, de sorte que le singe le plus vil parmi ces mécréants compte aujourd’hui parmi ses serviteurs une foule de pieux et dévots musulmans. Et tout cela, ce n’est pas à leurs propres efforts qu’ils le doivent; non, celui qui les a élevés si haut est un homme de notre religion!... Ah! pourquoi cet homme ne suit-il pas à leur égard l’exemple que lui ont donné les princes bons et dévots d’autrefois? Pourquoi ne les remet-il pas à leur place, pourquoi ne les rend-il pas les plus vils des mortels? Alors, marchant par troupes, ils mèneraient au milieu de nous une vie errante, en butte à notre dédain et à notre mépris; alors ils ne traiteraient pas nos nobles avec hauteur, nos saints avec arrogance; alors ils ne s’asseyeraient pas à nos côtés, ces hommes de race impure, et ils ne chevaucheraient pas côte à côte des grands seigneurs de la cour!

O Bâdîs! Vous êtes un homme d’une grande sagacité et vos conjectures équivalent à la certitude: comment se fait-il donc que vous ne voyiez pas le mal que font ces diables dont les cornes se montrent partout dans vos domaines? Comment pouvez-vous avoir de l’affection pour ces bâtards qui vous ont rendu odieux au genre humain? De quel droit espérez-vous d’affermir votre pouvoir, quand ces gens-là détruisent ce que vous bâtissez? Comment pouvez-vous accorder une si aveugle confiance à un scélérat et en faire votre ami intime? Avez-vous donc oublié que le Tout-Puissant dit dans l’Ecriture qu’il ne faut pas se lier avec des scélérats? Ne prenez donc pas ces hommes pour vos ministres, mais abandonnez-les aux malédictions, car toute la terre crie contre eux; bientôt elle tremblera et alors nous périrons tous!... Portez vos regards sur d’autres pays et vous verrez que partout on traite les juifs comme des chiens et qu’on les tient à l’écart. Pourquoi vous seul en agiriez-vous autrement, vous qui êtes un prince chéri de vos peuples, vous qui êtes issu d’une illustre lignée de rois, vous qui primez vos contemporains, de même que vos ancêtres primaient les leurs?

Arrivé à Grenade, j’ai vu que les juifs y régnaient. Ils avaient divisé entre eux la capitale et les provinces; partout commandait un de ces maudits. Ils percevaient les contributions, ils faisaient bonne chère, ils étaient magnifiquement vêtus, au lieu que vos hardes, ô musulmans, étaient vieilles et usées. Tous les secrets d’Etat leur étaient connus; quelle imprudence que de les confier à des traîtres! Les croyants faisaient un mauvais repas à un dirhem par tête; mais eux, ils dînaient somptueusement dans le palais. Ils vous ont supplantés dans la faveur de votre maître, ô musulmans, et vous ne les en empêchez pas, vous les laissez faire? Leurs prières résonnent tout comme les vôtres; ne l’entendez-vous pas, ne le voyez-vous pas? Ils tuent des bœufs et des moutons sur nos marchés, et vous mangez sans scrupule la chair des animaux tués par eux! Le chef de ces singes a enrichi son hôtel d’incrustations de marbre; il y a fait construire des fontaines d’où coule l’eau la plus pure, et pendant qu’il nous fait attendre à sa porte, il se moque de nous et de notre religion. Dieu, quel malheur! Si je disais qu’il est aussi riche que vous, ô mon roi, je dirais la vérité. Ah! hâtez-vous de l’égorger et de l’offrir en holocauste; sacrifiez-le, c’est un bélier gras! N’épargnez pas davantage ses parents et ses alliés; eux aussi ont amassé des trésors immenses. Prenez leur argent; vous y avez plus de droit qu’eux. Ne croyez pas que ce serait une perfidie que de les tuer; non, la vraie perfidie, ce serait de les laisser régner. Ils ont rompu le pacte qu’ils avaient conclu avec nous; qui donc oserait vous blâmer si vous punissez des parjures? Comment pourrions-nous aspirer à nous distinguer, quand nous vivons dans l’obscurité et que les juifs nous éblouissent par l’éclat des grandeurs? Comparés avec eux, nous sommes méprisés, et l’on dirait vraiment que nous sommes des scélérats et que ces hommes-là sont d’honnêtes gens! Ne souffrez plus qu’ils nous traitent comme ils l’ont fait jusqu’à présent, car vous nous répondrez de leur conduite. Rappelez-vous aussi qu’un jour vous devrez rendre compte à l’Eternel de la manière dont vous aurez traité le peuple qu’il a élu et qui jouira de la béatitude éternelle!

Ce poème eut peu d’effet sur Bâdîs, qui accordait à Joseph une confiance illimitée, mais il produisit parmi les Berbers une sensation profonde. Ils jurèrent la perte du juif, et les chefs du complot répandirent le bruit que Joseph s’était vendu à Motacim, le roi d’Almérie, avec lequel on était alors en guerre. Puis, comme les moins crédules et les moins aveuglés par la passion leur demandaient quel intérêt Joseph pouvait avoir à trahir un prince qu’il gouvernait complètement, ils répondaient que, lorsque le juif aurait fait périr Bâdîs et qu’il aurait livré ses Etats à Motacim, il ferait aussi mourir ce dernier et qu’alors il s’assiérait sur le trône. Il est à peine besoin de dire que tout cela n’était qu’une pure calomnie. Le fait est que les Berbers cherchaient un prétexte pour faire tomber Joseph et pour piller les juifs auxquels ils enviaient depuis longtemps leurs richesses. Croyant l’avoir trouvé enfin, ils s’ameutèrent et assaillirent le palais royal où Joseph s’était réfugié. Pour échapper à leur aveugle fureur, le juif se cacha dans un charbonnier, où il se noircit la figure afin de se rendre méconnaissable; mais il fut découvert, reconnu, tué et attaché sur une croix. Puis les Grenadins s’étant mis à massacrer les autres juifs et à piller leurs demeures, environ quatre mille personnes devinrent les victimes de leur haine fanatique (30 décembre 1066)[101].

VIII

Le reste de l’Espagne musulmane n’était guère plus tranquille que le Midi; partout on se disputait avec acharnement les débris du califat, et cependant on voyait grossir dans le Nord un torrent dont le flot menaçait d’engloutir tous les Etats musulmans de la Péninsule.

Pendant un demi-siècle les rois chrétiens avaient eu trop à faire chez eux pour pouvoir se poser en conquérants; mais vers l’année 1055 les choses changèrent de face. A cette époque Ferdinand Ier, roi de Castille et de Léon, se trouva enfin à même de tourner toutes ses forces contre les Sarrasins. Il était à prévoir que ces derniers ne seraient pas en état de lui résister. Tous les avantages, en effet, étaient du côté des chrétiens; ils avaient ce que leurs ennemis n’avaient plus, l’esprit martial et l’enthousiasme religieux. Aussi les conquêtes de Ferdinand furent rapides et brillantes. Il enleva à Modhaffar de Badajoz Viseu et Lamego (1057), conquit sur le roi de Saragosse les forteresses au sud du Duero, fit une terrible razzia dans les Etats de Mamoun de Tolède, et s’avança jusqu’à Alcala de Hénarès. Les habitants de cette ville firent dire à leur souverain que, s’il ne se hâtait de venir à leur secours, ils seraient bientôt obligés de se rendre. Trop faible pour repousser l’ennemi, Mamoun prit le parti le plus sage: étant venu en personne offrir à Ferdinand une immense quantité d’or, d’argent et de pierres précieuses, il se déclara son vassal et son tributaire, comme les rois de Badajoz et de Saragosse l’avaient déjà fait[102].