Il chanta cinq vers de cette chanson, de sorte que par une coïncidence singulière, mais qui paraît bien avérée, le nombre des vers répondait justement à celui des jours que Motadhid vivrait encore.
Deux jours après, le jeudi 26 février, son amour paternel—car nous avons déjà dit que, malgré sa cruauté, il avait réellement une profonde affection pour ses enfants—reçut une atteinte extrêmement douloureuse par la mort d’une fille qu’il adorait. Dans la soirée du vendredi, il assista à ses funérailles, le cœur gonflé de tristesse; mais la cérémonie achevée, il se plaignit d’un violent mal de tête. Son médecin venu, il eut une hémorragie qui faillit le suffoquer. Le médecin voulut le saigner; mais Motadhid, en patient peu soumis qu’il était, lui ordonna d’attendre jusqu’au lendemain. C’est ce qui hâta sa mort, car le lendemain, samedi, l’hémorragie recommença. Elle fut encore plus violente que la première fois, et, ayant perdu l’usage de la parole, Motadhid rendit le dernier soupir[114].
Son fils Motamid, que nous tâcherons de faire connaître, lui succéda.
IX.
Né en 1040, Motamid, âgé de onze ou douze ans seulement, avait été nommé par son père au gouvernement de Huelva, et, peu de temps après, il avait commandé l’armée sévillane qui assiégeait Silves. Ce fut à cette occasion qu’il fit la connaissance d’un aventurier qui ne comptait que neuf ans de plus que lui et qui était appelé à jouer un rôle considérable dans sa destinée.
Il s’appelait Ibn-Ammâr. Né dans un hameau aux environs de Silves, de parents arabes, mais pauvres et obscurs, il avait commencé par étudier les belles lettres à Silves et à Cordoue; puis il s’était mis à parcourir l’Espagne, afin de gagner le pain du jour en composant des panégyriques pour tous ceux qui étaient en état de les payer; car, tandis que les poètes en renom auraient cru déroger, s’ils eussent composé des poèmes pour d’autres que pour des princes ou des vizirs, ce pauvre jeune homme inconnu et mal habillé, qui excitait l’hilarité des uns et la pitié des autres par sa longue pelisse et sa petite calotte, s’estimait heureux si quelque parvenu enrichi daignait lui jeter les miettes de sa table en échange de ses vers, qui pourtant avaient du mérite. Un jour il arriva à Silves dans un moment de gêne excessive, n’ayant que son mulet et ne sachant comment faire pour nourrir ce fidèle compagnon de ses misères. Heureusement il se souvint d’un homme fort à même de le seconder, s’il le voulait, d’un riche négociant de la ville, qui, à défaut de connaissances littéraires, avait du moins assez de vanité pour goûter une ode composée à sa louange. Le pauvre poète en écrivit une, la lui envoya et lui fit connaître sa détresse. Flatté dans son amour-propre, le négociant lui fit parvenir un sac d’orge. En recevant ce présent assez chétif, Ibn-Ammâr se disait bien que le marchand aurait pu lui envoyer tout aussi bien un sac de froment; mais il n’en fut pas moins fort joyeux, et nous verrons que dans la suite il sut se montrer reconnaissant envers son bienfaiteur.
Le talent poétique d’Ibn-Ammâr ne tarda pas à être connu et lui valut l’honneur d’être présenté à Motamid. Il lui plut extrêmement, et comme ils aimaient tous les deux les plaisirs, les aventures de toute sorte et surtout les beaux vers, une amitié intime s’établit bientôt entre eux. Aussi, dès que Silves eut été pris et que Motamid en eut été nommé gouverneur, il s’empressa de créer un vizirat pour son ami et lui abandonna le gouvernement de la province[115].
Les beaux jours passés à Silves, ce séjour enchanteur où tout le monde était poète alors[116] et que l’on appelle encore aujourd’hui le paradis du Portugal, ne s’effacèrent jamais du souvenir de Motamid. Son cœur ne s’était pas encore ouvert à l’amour; quelques vives fantaisies s’étaient bien emparées de son imagination, mais elles s’étaient évanouies sans lui avoir apporté des jouissances durables[117]. Pour lui c’était le temps de l’amitié enthousiaste, et il s’abandonnait à ce sentiment sans arrière-pensée, avec toute la fougue de son âge. Quant à Ibn-Ammâr, n’ayant pas été élevé comme le prince au sein de l’opulence, du luxe et du bonheur; ayant connu au contraire, dès le matin de la vie, les luttes, le découragement, les cruelles déceptions et l’indigence, son imagination était moins fraîche, moins riante, moins jeune; il ne pouvait se défendre d’une certaine ironie, il était déjà sceptique sur bien des points.... Un jour de vendredi les deux amis se rendaient à la mosquée, lorsque Motamid, entendant le moëzzin annoncer l’heure de la prière, improvisa ce vers, en priant Ibn-Ammâr d’y ajouter un second sur le même mètre et la même rime:
—Voici le moëzzin qui annonce l’heure de la prière;
—En le faisant, il espère que Dieu lui pardonnera ses nombreux péchés, répliqua Ibn-Ammâr.