—Qu’il soit heureux, puisqu’il porte témoignage à la vérité, continua le prince;
—Pourvu, toutefois, qu’il croie dans son cœur ce qu’il dit avec sa langue, répliqua en souriant le vizir[118].
Chose étrange, mais qu’on s’explique cependant quand on songe qu’il avait appris de bonne heure à connaître les hommes et à se méfier d’eux: Ibn-Ammâr doutait même de l’amitié, si tendre et si illimitée pourtant, que lui portait le jeune prince; il avait beau faire, il ne pouvait chasser les sombres pressentiments qui maintefois venaient obséder son esprit, surtout pendant les festins, car il avait le vin triste. On raconte à ce sujet une aventure singulière et bizarre à coup sûr, mais qui néanmoins semble vraie, car ce récit repose sur les témoignages les plus respectables en ce cas, ceux de Motamid et d’Ibn-Ammâr eux-mêmes. Un soir, dit-on, Motamid avait invité Ibn-Ammâr à un souper. Il l’avait choyé plus encore que de coutume, et quand les autres convives se retirèrent, il le conjura de rester et de partager son lit. Le vizir céda à ses instances; mais à peine endormi, il entendit une voix qui lui dit: «Malheureux, il te tuera un jour!» Saisi de frayeur, Ibn-Ammâr s’éveilla en sursaut; mais tâchant de chasser de son cerveau ces noires idées qu’il attribuait aux fumées du vin, il parvint enfin à se rendormir. Cependant il entendit ces sinistres paroles pour la seconde, pour la troisième fois. N’y tenant plus alors, et convaincu que c’était un avertissement surnaturel, il se leva sans faire de bruit, et, s’étant enveloppé le corps d’une natte, il alla se blottir dans un coin du portique, résolu à s’évader aussitôt que les portes du palais s’ouvriraient, car il voulait gagner un port de mer et s’embarquer pour l’Afrique.
Cependant Motamid, s’étant éveillé à son tour et ne trouvant pas son ami à ses côtés, poussa un cri d’alarme qui fit accourir tous ses serviteurs. On se mit à fouiller, à fureter le palais en tous sens. Motamid lui-même dirigeait les recherches. Voulant examiner si la porte avait été ouverte, il arriva dans le portique où Ibn-Ammâr se tenait caché. Celui-ci se trahit par un mouvement involontaire, au moment même où les regards du prince s’arrêtaient sur la natte dont il s’était enveloppé. «Qu’est-ce qui remue donc sous cette natte?» s’écria Motamid, et, les serviteurs y courant tous pour la fouiller, Ibn-Ammâr se montra dans le plus piteux état du monde, n’ayant pour tout vêtement qu’un caleçon, tremblant de tous ses membres, et rougissant de honte sans qu’il osât lever les yeux. A sa vue, Motamid fondit en pleurs. «O Abou-Becr, s’écria-t-il, qu’as-tu donc pour agir ainsi?» Puis, voyant que son ami tremblait toujours, il l’entraîna doucement dans sa chambre, où il tâcha de tirer de lui le secret de son étrange conduite. Il demeura longtemps sans y réussir. En proie à un violent paroxysme nerveux, partagé entre le ridicule de sa position et la peur, Ibn-Ammâr pleurait et riait à la fois. S’étant calmé enfin, il avoua tout. Motamid ne fit que rire de sa confession. «Cher ami, dit-il en lui serrant affectueusement la main, les vapeurs du vin t’ont offusqué le cerveau et tu as eu le cauchemar, voilà tout. Crois-tu donc que je serais jamais en état de te tuer, toi, mon âme, toi, ma vie? Mais ce serait commettre un suicide! Et maintenant, tâche d’oublier ces vilains rêves et n’en parlons plus.»
«Ibn-Ammâr, dit un historien arabe, essaya en effet d’oublier cette aventure et y réussit; mais à la fin, nombre de jours et de nuits s’étant écoulés dans l’intervalle, il lui arriva ce que nous raconterons plus tard[119].»
Quand les deux amis n’étaient pas à Silves, ils étaient à Séville, où ils se livraient aux plaisirs de toute sorte qu’offrait cette brillante et délicieuse capitale. Souvent ils allaient, sous un déguisement quelconque, à la Prairie d’argent, sur les bords du Guadalquivir, où le peuple, hommes et femmes, venait chercher ses divertissements. C’est là que Motamid rencontra pour la première fois celle qui était destinée à devenir la compagne de sa vie. Se promenant un soir avec son ami dans la Prairie d’argent, il arriva que la brise effleura l’eau de la rivière, et que Motamid improvisa ce vers, après avoir prié Ibn-Ammâr d’y ajouter un second:
La brise a converti l’eau en cuirasse....
Mais Ibn-Ammâr ne trouvant pas instantanément une réplique, une jeune fille du peuple qui se trouvait dans leur voisinage, la donna ainsi:
Cuirasse magnifique, en effet, un jour de combat, pourvu que l’eau se fût congelée.
Emerveillé d’entendre une jeune fille improviser plus promptement qu’Ibn-Ammâr, fort renommé cependant pour ce talent, Motamid la regarda avec attention. Il fut frappé de sa beauté, et appelant aussitôt un eunuque qui le suivait à quelque distance, il lui ordonna de conduire l’improvisatrice à son palais, vers lequel il se hâta de retourner.