Quand la jeune fille fut arrivée en sa présence, il lui demanda qui elle était et quel était son état.
—Je me nomme Itimâd, répondit-elle; ordinairement on m’appelle Romaiquia, car je suis esclave de Romaic, et quant à ma profession, je suis muletière.
—Dites-moi, êtes-vous mariée?
—Non, mon prince.
—Tant mieux alors, car je vais vous acheter de votre maître et vous épouser[120].
Pendant toute sa vie, Motamid aima Romaiquia d’un amour inaltérable. Elle avait tout pour lui plaire. On la comparait parfois à Wallâda, de Cordoue, la Sapho de ce temps-là. Cette comparaison, juste sous certains rapports, ne l’était pas sous d’autres. N’ayant pas reçu une éducation soignée, Romaiquia ne pouvait rivaliser avec Wallâda en savoir; mais elle ne lui était pas inférieure pour la conversation spirituelle, les bons mots, les heureuses et naïves saillies, les répliques vives et ingénieuses, et la surpassait peut-être par ses grâces naturelles et presque enfantines, son enjouement et son espièglerie[121]. Ses caprices et ses fantaisies faisaient le bonheur et le désespoir de son époux, obligé de les satisfaire à tout prix, car une fois qu’elle s’était mis une idée dans la tête, rien ne pouvait l’y faire renoncer. Un jour, au mois de février, elle regarda, de l’embrasure d’une fenêtre du palais à Cordoue, tomber des flocons de neige, spectacle assez rare dans ce pays où il n’y a presque pas d’hiver. Tout à coup elle se mit à pleurer.
—Qu’as-tu donc, ma chère amie? lui demanda son mari.
—Ce que j’ai? lui répondit-elle en sanglotant; j’ai que tu es un barbare, un tyran, un monstre! Vois donc comme c’est joli la neige, comme c’est beau, comme c’est magnifique, comme ces moelleux flocons s’attachent gentiment aux branches des arbres; et toi, ingrat que tu es, tu ne songes pas seulement à me procurer ce superbe spectacle chaque hiver; jamais tu n’as eu l’idée de m’emmener dans quelque pays où il tombe toujours de la neige!
—Ne te désespère pas ainsi, ma vie, mon bien, lui répondit le prince en essuyant les larmes qui sillonnaient ses joues; tu auras ta neige chaque hiver, et ici même, je t’en réponds.
Et il ordonna de planter des amandiers sur toute la Sierra de Cordoue, afin que les blanches fleurs de ces beaux arbres qui fleurissent dès que les gelées sont passées, remplaçassent pour Romaiquia les flocons de neige qu’elle avait tant admirés[122].