Croirai-je à mes propres pressentiments, ou bien prêterai-je l’oreille aux conseils de mes compagnons? Exécuterai-je mon dessein, ou bien resterai-je ici avec mon escorte? Quand j’obéis aux élans de mon cœur, je m’avance, sûr de trouver les bras de l’ami ouverts pour me recevoir; mais quand je raisonne, je retourne sur mes pas. L’amitié m’entraîne en avant; mais le souvenir de la faute que j’ai commise me repousse. Quelle chose étrange que les arrêts de la destinée! Qui m’eût prédit qu’un jour il me serait plus doux d’être loin de vous que près de vous? Je vous crains parce que vous avez le droit de m’ôter la vie;—j’espère en vous parce que je vous aime de tout mon cœur. Ayez pitié de celui dont vous connaissez l’attachement inébranlable, de celui qui n’a d’autre mérite que de vous aimer sincèrement. Je n’ai fait rien qui puisse fournir des armes contre moi aux envieux, rien qui prouve de ma part, soit négligence, soit présomption; mais vous-même, vous m’avez exposé à une terrible calamité, vous avez émoussé mon épée, vous l’avez brisée. Certes, si je ne me rappelais vos nombreux bienfaits, qui ont été pour moi ce que la pluie est pour les branches des arbres, je ne me laisserais pas consumer ainsi par d’affreux tourments, et je ne dirais pas que ce qui est arrivé, est arrivé par ma faute. J’implore à genoux votre clémence, je vous supplie de me pardonner; mais dussé-je éprouver auprès de vous le souffle de l’âpre vent du nord, je m’écrierais cependant: O brise douce à mon cœur!
Motamid, qui devait sentir qu’il était coupable lui-même, ne résista pas à l’appel qu’Ibn-Ammâr faisait à son amitié, et lui répondit par ces vers:
Viens reprendre ta place à mes côtés! Viens sans rien craindre, car des bontés t’attendent, et non des reproches. Sois convaincu que je t’aime trop pour pouvoir t’affliger; rien, tu le sais, ne m’est plus agréable que de te voir content et joyeux. Quand tu viendras ici, tu me trouveras, comme tu m’as trouvé toujours, prêt à pardonner au pécheur, clément envers mes amis. Je te traiterai avec bienveillance comme par le passé, et je te pardonnerai ta faute, si faute il y a; car l’Eternel ne m’a pas donné un cœur dur, et je n’ai pas l’habitude d’oublier une amitié ancienne et sacrée.
Rassuré par cette réponse, Ibn-Ammâr vola aux pieds de son souverain. Ils convinrent entre eux d’offrir au comte la liberté de son neveu et les dix mille ducats auxquels il avait droit, pourvu qu’il élargît Rachîd. Mais Raymond ne se contenta pas de la somme stipulée; au lieu de dix mille ducats, il en exigea trente mille. Comme Motamid ne les avait pas, il en fit frapper avec un alliage très-considérable. Heureusement pour lui, le comte ne s’aperçut de cette fraude qu’après avoir rendu la liberté à Rachîd[153].
Malgré le mauvais succès de sa première tentative, Ibn-Ammâr ne cessa de convoiter Murcie. Il prétendit avoir reçu, de la part de quelques nobles murciens, des lettres qui donnaient de grandes espérances, et il fit si bien que Motamid lui permit enfin d’aller assiéger Murcie avec l’armée sévillane.
Arrivé à Cordoue, il s’y arrêta vingt-quatre heures afin de réunir à ses troupes la cavalerie qui se trouvait dans cette ville. Il passa la nuit en compagnie du gouverneur Fath, un fils de Motamid, et il fut si enchanté de sa conversation spirituelle et piquante, que, lorsqu’un eunuque vint lui annoncer que l’aurore commençait à paraître, il improvisa ce vers:
Va-t-en, imbécile! toute cette nuit a été une aurore pour moi. Comment aurait-il pu en être autrement, puisque Fath me tenait compagnie?
Continuant sa marche, il arriva dans le voisinage d’un château qui portait encore le nom de Baldj, le chef des Arabes syriens au huitième siècle, et dont un Arabe qui appartenait à la tribu de Baldj, à savoir celle de Cochair[154], était gouverneur. Cet Arabe, qui s’appelait Ibn-Rachîc, vint à sa rencontre et le pria de se reposer dans le château. Ibn-Ammâr accepta cette invitation. Le châtelain le traita magnifiquement et ne négligea rien pour s’insinuer dans sa faveur. Il n’y réussit que trop bien. Ibn-Ammâr ne tarda pas à lui accorder sa confiance; mais jamais il ne l’avait placée si mal.
Accompagné de son nouvel ami, il alla mettre le siége devant Murcie. Peu de temps après, Mula se rendit à lui. C’était pour les Murciens une perte fort grave, car les vivres devaient leur arriver de ce côté-là; aussi Ibn-Ammâr ne douta-t-il pas que la ville ne se rendît sous peu, et, ayant confié Mula à la garde d’Ibn-Rachîc, auquel il laissa une partie de sa cavalerie, il retourna à Séville avec le reste de son armée. Quand il y fut arrivé, il reçut des lettres de son lieutenant. Elles portaient que Murcie était ravagée par la famine, et que des citoyens influents, auxquels on avait promis des postes lucratifs, s’étaient engagés à seconder les assiégeants. «Demain ou après-demain, dit alors Ibn-Ammâr, nous apprendrons que Murcie est prise.» Sa prédiction s’accomplit. Des traîtres ouvrirent à Ibn-Rachîc les portes de la ville; Ibn-Tâhir fut jeté en prison, et tous les habitants prêtèrent serment à Motamid[155].
Aussitôt qu’Ibn-Ammâr, transporté de joie, eut reçu ces nouvelles, il demanda à Motamid la permission de se rendre dans la ville conquise. Motamid la lui accorda sans hésiter. Alors le vizir, qui voulait récompenser noblement les Murciens, se fit donner quantité de chevaux et de mulets qui appartenaient aux écuries royales; il en emprunta d’autres à ses amis, et quand il en eut environ deux cents à sa disposition, il les fit charger d’étoffes précieuses, après quoi il se mit en marche, tambour battant et bannières déployées. Dans chaque ville qu’il traversait, il se fit remettre les caisses de l’Etat. Son entrée dans Murcie fut un véritable triomphe. Le lendemain il donna audience, mais en tranchant du souverain, car il était coiffé d’un bonnet très-haut, tel que son maître avait coutume d’en porter dans les occasions solennelles, et quand on lui présentait des pétitions, il écrivait au bas: «Qu’il en soit ainsi, s’il plaît à Dieu,» sans nommer Motamid.