Cette conduite présomptueuse ne ressemblait que trop à une révolte. Motamid, du moins, en jugea ainsi. Cependant il ne se mit pas en colère: un sentiment de tristesse et de découragement s’empara de lui; il voyait s’évanouir tout à coup le rêve qu’il avait caressé pendant vingt-cinq ans! L’instinct de son cœur l’avait donc abusé! L’amitié d’Ibn-Ammâr, ses protestations de désintéressement, de dévoûment inébranlable, tout cela n’avait donc été que mensonge et hypocrisie! Et pourtant il était moins coupable peut-être qu’il ne le paraissait aux yeux de son souverain. Il avait, il est vrai, une vanité excessive et absurde; mais il n’est nullement certain qu’il ait eu la coupable pensée de se révolter contre son bienfaiteur. D’un caractère moins ardent, moins impressionnable, il n’avait peut-être jamais éprouvé pour Motamid cette amitié enthousiaste et passionnée que Motamid avait éprouvée pour lui; mais il avait néanmoins pour son roi une affection véritable, témoin ces vers qu’il lui adressa en réponse aux reproches que Motamid lui avait faits:
Non, vous vous trompez quand vous dites que les vicissitudes de la fortune m’ont changé! L’amour que je porte à Chams, ma vieille mère, est moins fort que celui que je ressens pour vous. Cher ami! comment se fait-il que votre bienveillance ne m’éclaire pas de ses rayons, de même que la foudre éclaire les ténèbres de la nuit? Comment se fait-il qu’aucune tendre parole ne vienne me consoler comme une douce brise? Oh! je soupçonne que des hommes infâmes que je connais ont voulu détruire notre douce amitié! Me retirerez-vous donc ainsi votre main, après une amitié de vingt-cinq années, années de bonheur sans mélange et qui se sont envolées sans que vous ayez eu à vous plaindre de moi, sans que j’aie été coupable d’aucun trait méchant,—me retirerez-vous donc ainsi votre main et me laisserez-vous en proie aux griffes de la destinée? Suis-je autre chose que votre esclave obéissant et soumis? Réfléchissez encore; ne précipitez rien; souvent celui qui se presse trop tombe, tandis que celui qui marche avec circonspection arrive au but. Ah! vous vous souviendrez de moi quand les liens qui nous unissent seront rompus, et qu’il ne vous restera que des amis intéressés et faux. Vous me chercherez quand aucun de ceux qui vous entourent ne pourra vous donner un bon conseil, et que je ne serai plus là, moi qui savais aiguiser l’esprit des autres.
Qui sait si une heure d’entretien et d’épanchement n’eût pas dissipé les préventions de Motamid et réconcilié ces deux âmes si bien faites pour s’entendre? Mais, hélas! le prince et le vizir étaient loin l’un de l’autre, et le dernier avait à Séville une foule d’envieux et d’ennemis qui s’acharnaient à le calomnier, à le noircir aux yeux du monarque, à interpréter malicieusement ses moindres actes, ses moindres paroles. Ils s’étaient si bien emparés de l’esprit du prince, ces «hommes infâmes» dont Ibn-Ammâr parle dans son poème et parmi lesquels on distinguait le vizir Abou-Becr ibn-Zaidoun[156], alors l’homme le plus influent à la cour, que Motamid avait déjà conçu des doutes sur la fidélité d’Ibn-Ammâr au moment où celui-ci prenait congé de lui pour se rendre à Murcie. Joignez-y qu’Ibn-Ammâr trouva un ennemi non moins dangereux dans la personne d’Ibn-Abdalazîz, prince de Valence et ami d’Ibn-Tâhir.
En arrivant à Murcie, Ibn-Ammâr avait l’intention de traiter Ibn-Tâhir d’une manière honorable. Aussi lui fit-il présenter plusieurs vêtements d’honneur afin qu’il en choisît un qui fût à son gré; mais Ibn-Tâhir dont l’humeur naturellement caustique s’était aigrie par la perte de sa principauté, répondit au messager d’Ibn-Ammâr: «Va dire à ton maître que je ne veux de lui rien autre chose qu’une longue pelisse et une petite calotte.» Recevant cette réponse au milieu de ses courtisans, Ibn-Ammâr se mordit les lèvres de dépit. «Je comprends le sens de ses paroles, dit-il enfin; oui, c’était là le costume que je portais, alors que, pauvre et obscur, je suis venu lui réciter mes vers[157].» Mais il ne pardonna pas à Ibn-Tâhir ce rude coup porté à son orgueil. Changeant d’intention à son égard, il le fit enfermer dans la forteresse de Monteagudo[158]. Cédant aux instances d’Ibn-Abdalazîz, Motamid envoya à son vizir l’ordre de rendre la liberté à Ibn-Tâhir. Ibn-Ammâr ne le fit pas[159]. Cependant Ibn-Tâhir réussit à s’évader, grâce au secours que lui prêta Ibn-Abdalazîz, et alla s’établir à Valence. Ibn-Ammâr en fut furieux. Il composa à cette occasion un poème dans lequel il excitait les Valenciens à se révolter contre leur prince. En voici quelques vers:
Habitants de Valence, soulevez-vous tous contre les Beni-Abdalazîz, proclamez vos justes griefs, et choisissez-vous un autre roi, un roi qui sache vous défendre contre vos ennemis. Que ce soit Mohammed ou Ahmed[160], il vaudra toujours mieux que ce vizir qui a livré votre ville à l’opprobre, comme un époux éhonté qui prostitue sa propre femme. Il a offert un asile à celui qui a été abandonné par ses propres sujets. En le faisant, il vous a amené un oiseau de mauvais augure, il vous a donné pour concitoyen un homme vil et infâme. Ah! il me faut me laver le front, sur lequel une fille sans bracelet, une vile esclave, a appliqué un soufflet. Crois-tu donc échapper, ô Ibn-Abdalazîz, à la vengeance d’un homme qui marche toujours à la poursuite de son ennemi, qui continue sa route, lors même qu’aucune étoile ne l’éclaire? Par quelle ruse pourrait-on se soustraire aux mains vengeresses d’un brave guerrier des Beni-Ammâr, qui traîne une forêt de lances à sa suite? Attendez-vous à le voir arriver bientôt, entouré d’une armée innombrable! Valenciens, je vous donne un bon conseil: marchez comme un seul homme contre ce palais qui recèle tant d’infamies dans ses murs; emparez-vous des trésors que renferment ses caveaux; détruisez-le de fond en comble, en sorte que des ruines seules attestent ce qu’il a été un jour!
Quand Motamid reçut connaissance de cette pièce, il était déjà tellement irrité contre Ibn-Ammâr, qu’il la parodia ainsi:
Par quelle ruse pourrait-on se soustraire aux mains vengeresses d’un brave guerrier des Beni-Ammâr; de ces hommes qui se prosternaient naguère, avec une bassesse inouïe, aux pieds de chaque seigneur, de chaque prince, de chaque tête couronnée; qui s’estimaient heureux quand ils recevaient de leurs maîtres une portion un peu plus large que les autres domestiques; qui, bourreaux méprisés, tranchaient la tête aux criminels, et qui se sont élevés de la plus basse condition aux dignités les plus hautes.
Ces vers causèrent une joie indicible à Ibn-Abdalazîz. Quant à Ibn-Ammâr, il étouffait de colère, et dans sa fureur il composa contre Motamid, contre Romaiquia, contre les Abbâdides en général, une satire bien plus sanglante encore. Lui, l’aventurier né sous le chaume, lui que la bonté de Motamid avait tiré du néant, il osa reprocher aux Abbâdides de n’être après tout que des cultivateurs obscurs du hameau de Jaumîn, «cette capitale de l’univers,» comme il disait avec une amère ironie. «Tu l’as choisie parmi les filles de la populace, poursuivait-il, cette esclave que Romaic, son maître, eût échangée bien volontiers contre un chameau d’un an. Elle a mis au monde des fils débauchés, de petits hommes trapus qui sont sa honte. Motamid! je flétrirai ton honneur, je déchirerai les voiles qui couvrent tes turpitudes, je les ferai tomber en lambeaux. Oui, émule des anciens preux, oui, tu as défendu tes villages, mais tu savais que tes femmes te trompaient et tu les laissais faire»....
Par un reste de pudeur, Ibn-Ammâr ne montra ces vers, composés dans un accès de rage atroce, qu’à ses amis intimes; mais parmi eux se trouvait un riche juif d’Orient auquel il avait accordé sa confiance, sans soupçonner que c’était un émissaire d’Ibn-Abdalazîz. Ce juif réussit sans trop de peine à se procurer une copie de la satire, écrite de la propre main d’Ibn-Ammâr, et la remit au prince de Valence. Celui-ci écrivit aussitôt à Motamid, et, se servant d’un pigeon, il lui envoya sa lettre et la satire sous le même pli.
Dès lors une réconciliation n’était plus possible. Ni Motamid, ni Romaiquia, ni leurs fils ne pouvaient pardonner à Ibn-Ammâr ses ignobles injures. Mais le roi de Séville n’eut pas besoin de punir son vizir: d’autres se chargèrent de ce soin. S’abandonnant au plaisir avec une insouciance complète, Ibn-Ammâr ne s’aperçut pas qu’Ibn-Rachîc, secondé par le prince de Valence, le trahissait, et quand enfin il ouvrit les yeux, il était trop tard: excités par Ibn-Rachîc, les soldats demandèrent à grands cris leur solde arriérée, et comme Ibn-Ammâr ne pouvait les satisfaire, ils menacèrent de le livrer à Motamid. Cette menace le fit frémir, et il se sauva par une fuite précipitée.