C’est auprès d’Alphonse qu’il alla chercher un asile. Il se flattait de l’espoir que ce monarque l’aiderait à reconquérir Murcie, mais il se trompait: Alphonse s’était laissé gagner par les magnifiques présents qu’Ibn-Rachîc lui avait faits, et il dit à Ibn-Ammâr: «Tout ceci est une histoire de voleurs: le premier voleur[161] a été volé par un autre[162], et celui-ci a été volé par un troisième[163].» Voyant donc qu’il n’avait rien à espérer à Léon, Ibn-Ammâr alla à Saragosse, où il entra au service de Moctadir. Mais cette cour, bien moins brillante que celle de Séville, lui déplut souverainement. Il alla donc à Lérida, où régnait Modhaffar, un frère de Moctadir. Il y trouva un excellent accueil; mais comme Lérida lui semblait encore plus monotone que Saragosse, il retourna à cette dernière ville, où Moutamin avait succédé à son père Moctadir[164]. L’ennui, ce mal horrible, avait envahi sa destinée et s’étendait comme un nuage noir sur son présent et son avenir; il s’estima donc heureux lorsqu’il trouva l’occasion de sortir de son oisiveté. Un châtelain qu’il connaissait s’était révolté. Il donna parole à Moutamin de le réduire, et se mit en route avec une faible escorte. Arrivé au pied de la montagne sur laquelle le château était assis, il fit demander au rebelle la permission de venir lui rendre visite, accompagné de deux hommes seulement. Le châtelain, qui ne se méfiait pas de lui, n’hésita pas à lui accorder sa demande. «Quand vous me verrez marcher à côté du gouverneur et lui serrer la main, dit alors Ibn-Ammâr à ses deux serviteurs Djâbir et Hâdî, vous plongerez vos épées dans sa poitrine.» Le châtelain fut tué, ses soldats demandèrent et obtinrent leur pardon, et Moutamin fut fort content du service qu’Ibn-Ammâr lui avait rendu. Bientôt après, ce dernier crut avoir trouvé une nouvelle occasion pour satisfaire le besoin d’activité fébrile qui le dévorait. Il voulait procurer à Moutamin la possession de Segura. Perchée sur la dernière crête d’un pic presque inaccessible, cette forteresse avait su conserver son indépendance alors que Moctadir s’était emparé des Etats d’Alî, prince de Dénia, et un fils de ce dernier, nommé Sirâdj-ad-daula, l’avait possédée quelque temps; mais comme il venait de mourir, les Beni-Sohail, qui étaient les tuteurs de ses enfants, voulaient vendre Segura à quelque prince voisin. Ibn-Ammâr promit à Moutamin de la lui livrer de la même manière qu’il lui avait livré l’autre château. Il partit donc avec quelques troupes, et fit prier les Beni-Sohail de lui accorder un entretien. Ils y consentirent; mais au lieu de les attirer dans ses filets, Ibn-Ammâr, qui les avait offensés à l’époque où il régnait à Murcie, tomba lui-même dans un piége. Les abords de la forteresse étaient défendus par une pente si escarpée, que, pour y entrer, il fallait se laisser hisser à force de bras. Arrivé à cet endroit dangereux avec Djâbir et Hâdî, ses compagnons obligés dans chaque entreprise aventureuse, Ibn-Ammâr se fit tirer en haut le premier; mais aussitôt qu’il eut touché le sol de ses pieds, les soldats de la garnison s’emparèrent de lui et crièrent à ses deux acolytes de se sauver au plus vite, s’ils ne voulaient pas être tués à coups de flèches. Ils n’eurent garde de se faire répéter cet avertissement, et descendant le rocher en courant, ils vinrent annoncer aux soldats de Saragosse qu’Ibn-Ammâr avait été fait prisonnier. Persuadés qu’une tentative pour le délivrer n’avait aucune chance de succès, ces soldats retournèrent d’où ils étaient venus.

Après avoir jeté Ibn-Ammâr dans un cachot, les Beni-Sohail résolurent de le vendre au plus offrant et dernier enchérisseur. Ce fut Motamid qui l’acheta, de même que le château de Segura, et il chargea son fils Râdhî de conduire le prisonnier à Cordoue. L’infortuné vizir entra dans cette ville chargé de fers et monté sur un mulet de bagage, entre deux sacs de paille. Motamid l’accabla de reproches et lui montra sa terrible satire en lui demandant s’il reconnaissait son écriture. Le prisonnier, qui avait de la peine à se tenir debout, tant ses chaînes étaient lourdes, l’écouta en silence, les yeux fixés à terre; puis, quand le prince eut terminé sa longue invective, il dit:

—Je ne nie rien, seigneur, de ce que vous venez de dire; et à quoi me servirait-il de le nier, puisque, si je le faisais, même les choses inanimées parleraient pour attester la vérité de vos paroles? J’ai failli, je vous ai offensé grièvement, mais pardonnez-moi!

—Ce que tu as fait ne se pardonne pas, lui répondit Motamid.

Les dames qu’il avait outragées dans sa satire se vengèrent en l’accablant de railleries mordantes. A Séville il eut de nouveau à endurer les insultes de la foule. Cependant sa captivité se prolongeait, et cette circonstance lui rendit quelque espoir. Il savait d’ailleurs que plusieurs personnages haut placés, le prince Rachîd entre autres, parlaient ou écrivaient en sa faveur. Aussi ne cessait-il de stimuler leur zèle par ses vers; mais Motamid était fatigué des prières multipliées qu’on lui adressait, et il avait déjà défendu de donner au prisonnier ce qu’il faut pour écrire, lorsque ce dernier le fit supplier de lui accorder une seule fois encore du papier, de l’encre et un calam. Ayant obtenu sa demande, il adressa à Motamid un long poème, que l’on remit au sultan dans la soirée, pendant un festin. Les convives partis, Motamid le lut, se sentit touché, et fit venir Ibn-Ammâr dans sa chambre, où il lui reprocha de nouveau son ingratitude. D’abord Ibn-Ammâr, suffoqué par les larmes, ne put rien lui répondre; mais se remettant peu à peu, il sut lui rappeler avec tant d’éloquence le bonheur qu’ils avaient autrefois goûté ensemble, que Motamid, ému, attendri, à demi vaincu peut-être, lui adressa quelques paroles rassurantes, mais sans lui accorder un pardon formel. Malheureusement—car le pire de tous les malheurs, c’est celui qui vient à nous environné d’espérance—malheureusement Ibn-Ammâr se trompa étrangement sur les sentiments de Motamid à son égard. Aux alternatives de courroux et d’attendrissement, dont il avait été témoin, il donna un sens qu’elles n’avaient point. Motamid avait bien conservé pour lui un reste d’affection; mais de là au pardon il y avait encore un grand pas à franchir. C’est ce qu’Ibn-Ammâr ne comprit pas. Rentré dans sa prison, il crut à un prochain retour de fortune, et ne pouvant contenir la joie dont son cœur débordait, il écrivit à Rachîd une lettre pour lui annoncer l’heureuse issue de son entretien avec le monarque. Rachîd était en compagnie quand cette lettre lui fut remise, et pendant qu’il la lisait, son vizir Isâ y jeta un regard furtif et rapide, mais qui suffisait pour l’apprendre de quoi il s’agissait. Soit bavarderie, soit qu’il n’aimât pas Ibn-Ammâr, Isâ ébruita la chose, et bientôt elle parvint aux oreilles d’Abou-Becr ibn-Zaidoun, grossie d’exagérations qui nous sont restées inconnues, mais qui doivent avoir été bien infâmes, car un historien arabe dit qu’il les a passées sous silence, parce qu’il ne voulait pas en souiller son livre. Ibn-Zaidoun passa la nuit dans une terrible angoisse: la réhabilitation d’Ibn-Ammâr était sa disgrâce, peut-être son arrêt de mort. Le lendemain, ne sachant pas encore à quoi s’en tenir, il resta chez lui à l’heure où il allait ordinairement au palais. Motamid le fit chercher et le reçut aussi amicalement que de coutume, de sorte qu’Ibn-Zaidoun acquit la certitude que sa situation était moins dangereuse qu’il ne l’avait craint. Aussi, quand le sultan lui demanda pourquoi il s’était fait attendre si longtemps, il lui répondit qu’il croyait être tombé en disgrâce; il lui apprit en même temps que son entretien avec Ibn-Ammâr était connu de toute la cour; que l’on s’attendait à voir l’ex-vizir remonter au pouvoir; que son ami et son compatriote Ibn-Salâm, le préfet de la ville, tenait déjà prêts les plus beaux appartements de sa maison pour l’y installer, en attendant que ses palais lui fussent rendus; et il va sans dire qu’il ne manqua pas non plus de raconter les calomnies que l’on débitait.

Motamid ne se sentait plus de rage. Lors même que ce qui s’était passé entre lui et son prisonnier n’eût pas été dénaturé par la haine, il aurait été indigné de la folle présomption d’Ibn-Ammâr qui, de quelques paroles bienveillantes, avait aussitôt conclu à sa mise en liberté, à sa rentrée au pouvoir. «Va demander à Ibn-Ammâr, dit-il en s’adressant à un eunuque slave, comment il a su trouver le moyen d’ébruiter l’entretien que j’ai eu avec lui hier au soir.»

L’eunuque revint bientôt.

—Ibn-Ammâr, dit-il, nie d’en avoir rien dit à personne.

—Mais il peut avoir écrit, reprit Motamid. Je lui ai fait donner deux feuilles de papier: sur l’une il a écrit un poème qu’il m’a envoyé, mais qu’a-t-il fait de l’autre? Va lui demander cela.

Quand l’eunuque fut de retour: