—Ibn-Ammâr prétend, dit-il, qu’il s’est servi de l’autre feuille pour écrire le brouillon du poème qu’il vous a adressé.
—Dans ce cas, qu’il te donne ce brouillon, répliqua Motamid.
Alors Ibn-Ammâr ne put plus nier la vérité. «J’ai écrit à Rachîd, dit-il tristement, pour lui communiquer ce que le prince m’avait promis.»
A cet aveu, le sang de son terrible père, de ce vautour toujours prêt à tomber sur sa proie pour la déchirer et assouvir sa rage dans ses entrailles, s’éveilla dans les veines de Motamid et les embrasa. Saisissant la première arme que sa main rencontra—c’était une hache superbe qu’il avait reçue d’Alphonse—il franchit en quelques bonds les marches de l’escalier qui conduisait à la chambre où Ibn-Ammâr était enfermé.
Rencontrant les regards foudroyants du monarque, Ibn-Ammâr frissonna. Il pressentit que sa dernière heure allait sonner.... Traînant ses chaînes, il alla se jeter aux pieds de Motamid, qu’il couvrit de baisers et de larmes; mais le sultan, inaccessible à la pitié, leva sa hache et l’en frappa à différentes reprises, jusqu’à ce qu’il fût mort, jusqu’à ce que tout reste de chaleur eût quitté le cadavre....[165]
Telle fut la fin tragique d’Ibn-Ammâr. Elle excita dans l’Espagne arabe une émotion très-vive, mais qui ne fut pas longue, car de graves événements qui eurent lieu à Tolède et les progrès des armes castillanes donnèrent bientôt aux idées une autre direction.
XII.
L’empereur Alphonse VI, roi de Léon, de Castille, de Galice et de Navarre, avait l’intention bien arrêtée de conquérir toute la Péninsule[166], et il était assez puissant pour accomplir son projet. Cependant il ne voulait pas le faire tout de suite. Rien ne le pressait, il avait le temps d’attendre. Avant tout, il amassait de l’argent, le nerf de la guerre, le moyen le plus sûr pour parvenir au but que se proposait son ambition. En conséquence, il mettait les princes musulmans au pressoir, et, comme d’un pressoir coulent le cidre et le vin, de ces roitelets écrasés coulait l’or.
Le plus faible parmi ses tributaires était peut-être Câdir, le roi de Tolède. Elevé dans la mollesse du sérail, ce prince était le jouet de ses eunuques et la risée de ses voisins, qui le dépouillaient l’un à l’envi de l’autre. Alphonse seul semblait le protéger. Aussi s’adressa-t-il à lui alors qu’il ne put plus contenir ses sujets fatigués de sa tyrannie. Alphonse promit de lui envoyer des troupes, mais en récompense de ce service il exigea une somme énorme. Câdir demanda cet argent aux principaux citoyens qu’il avait appelés auprès de lui. Ils refusèrent de le donner. «Je jure, s’écria-t-il alors, que si vous ne me procurez cette somme à l’instant même, je remettrai vos fils entre les mains d’Alphonse.—Nous te chasserons auparavant,» lui répondit-on. En effet, les Tolédans se donnèrent à Motawakkil de Badajoz, et Câdir fut forcé de s’évader pendant la nuit. Alors il implora de nouveau le secours d’Alphonse. «Nous irons assiéger Tolède, lui dit l’empereur, et tu seras rétabli sur ton trône. Mais il me faut pour cela tout l’argent que tu as emporté de Tolède; il m’en faudra encore davantage dans la suite, et tu me donneras quelques forteresses en nantissement.» Câdir consentit à tout, et les hostilités contre Tolède commencèrent (1080)[167].
Elles avaient déjà duré deux ans, lorsque l’empereur envoya, selon sa coutume, une ambassade à Motamid pour lui demander le tribut annuel. Cette ambassade se composait de plusieurs chevaliers; mais celui qui était chargé de recevoir l’argent était un juif, nommé Ben-Châlîb[168], car à cette époque les juifs servaient ordinairement d’intermédiaires entre les musulmans et les chrétiens.