Les ambassadeurs ayant dressé leurs tentes en dehors de la ville, Motamid leur fit porter l’argent qu’il avait à payer par quelques-uns de ses grands, à la tête desquels se trouvait le premier ministre, Abou-Becr ibn-Zaidoun. Une partie de cet argent était au-dessous du titre, Motamid n’ayant pas été en état d’en réunir assez, quoiqu’il eût imposé à ses sujets un impôt extraordinaire. Aussi le juif s’écria en le voyant: «Me croyez-vous assez simple pour accepter cette fausse monnaie? Je ne prends que de l’or pur, et l’année prochaine il me faudra des villes.»
Quand ces paroles eurent été rapportées à Motamid, il entra dans une grande colère. «Qu’on m’amène ce juif et ses compagnons!» cria-t-il à ses soldats. Cet ordre fut exécuté, et quand les ambassadeurs furent arrivés au palais:
—Que l’on jette ces chrétiens en prison, dit Motamid, et que l’on crucifie ce juif maudit.
—Grâce, grâce, cria le juif qui, naguère si orgueilleux, tremblait maintenant de tous ses membres; je vous donnerai le poids de mon corps en or.
—Par Dieu! Lors même que tu pourrais m’offrir la Mauritanie et l’Espagne pour ta rançon, je n’en voudrais pas!
Et le juif fut crucifié[169].
En apprenant ce qui s’était passé, Alphonse jura par la Trinité et par tous les saints du paradis qu’il en tirerait une vengeance éclatante, terrible. «J’irai, dit-il, ravager le royaume de ce mécréant avec des guerriers innombrables comme les cheveux de ma tête, et je ne m’arrêterai qu’au détroit de Gibraltar.» Cependant, ne pouvant abandonner à leur sort les chevaliers castillans qui gémissaient dans les cachots de Séville, il fit demander à Motamid à quelles conditions il consentirait à les élargir. Le sultan exigea la restitution d’Almodovar[170], et cette ville lui ayant été rendue, il remit les chevaliers en liberté[171]; mais à peine furent-ils de retour dans leur patrie, qu’Alphonse exécuta ses menaces. Il pilla et brûla les villages de l’Axarafe, tua ou emmena en esclavage tous les musulmans qui n’avaient pas eu le temps de se mettre en sûreté dans une place forte, assiégea Séville pendant trois jours, ravagea la province de Sidona, et, arrivé sur la grève près de Tarifa, il poussa son cheval dans les vagues en s’écriant: «Ce sol, c’est la dernière limite de l’Espagne et je l’ai touché!» Puis, son serment rempli et sa vanité satisfaite, il ramena son armée dans le royaume de Tolède[172].
Là aussi ses armes furent victorieuses, et Motawakkil ayant été obligé d’évacuer le pays, les habitants de la capitale ouvrirent leurs portes à Câdir, malgré qu’ils en eussent (1084). Câdir leur extorqua des sommes énormes qu’il offrit à Alphonse. «Cela ne suffit pas,» lui dit froidement l’empereur. Alors Câdir lui offrit en outre les trésors de son père et de son aïeul.
—Cela ne suffit pas encore, dit Alphonse.
—Je vous donnerai davantage, mais accordez-moi un délai.