—Je te l’accorde, pourvu que tu me donnes de nouveau des forteresses en nantissement.

Câdir y consentit.... Son héritage s’en allait par lambeaux, toutes ses ressources s’épuisaient, mais qu’y pouvait-il? Il savait que l’épée du terrible Alphonse était suspendue sur sa tête, et qu’au moindre signe de désobéissance, elle tomberait. Il donnait donc de l’or, et encore de l’or; des forteresses, et encore des forteresses; pour contenter l’empereur, il pressurait ses sujets et dépeuplait son royaume, car, n’y tenant plus, les Tolédans émigrèrent en foule pour aller s’établir dans les Etats du roi de Saragosse. Et cependant tout cela ne lui servait de rien; plus il donnait, plus Alphonse devenait exigeant; et quand il jurait qu’il n’avait plus rien à donner, l’empereur venait ravager les environs de Tolède. Quelque temps encore il se cramponna à son trône vermoulu, mais à la fin il dut lâcher prise. Il en vint donc où Alphonse l’attendait: il se déclara prêt à lui céder Tolède. Toutefois il y mit certaines conditions, dont celles-ci étaient les principales:

Alphonse prendrait sous sa sauvegarde la vie et les biens des Tolédans, et chacun d’entre eux pourrait, à son choix, partir ou rester;

Il n’exigerait d’eux qu’une capitation fixée d’avance;

Il leur laisserait la grande mosquée;

Il s’engagerait à remettre Câdir en possession de Valence.

L’empereur accepta ces conditions, et le 25 mai 1085, il fit son entrée dans l’ancienne capitale du royaume visigoth[173].

Dès lors rien n’égala son orgueil, si ce n’est la bassesse des princes musulmans. Ils s’empressèrent presque tous de lui envoyer des ambassadeurs pour le complimenter, ils lui firent offrir des présents, ils lui déclarèrent qu’ils se considéraient comme ses receveurs d’impôts. Alphonse, le souverain des hommes des deux religions, comme il s’intitulait dans ses lettres, ne se donnait pas même la peine de dissimuler le mépris qu’ils lui inspiraient. Hosâm-ad-daula, le seigneur d’Albarrazin, était venu en personne pour lui offrir un superbe cadeau. Justement un singe amusait l’empereur par ses gambades. «Prends cet animal en retour de ton présent,» dit Alphonse avec un accent de suprême dédain. Et le musulman, loin de ressentir l’injure, vit dans ce singe un gage d’amitié, une preuve qu’Alphonse n’avait pas l’intention de lui enlever ses Etats[174].

Après la prise de Tolède, ce fut le tour de Valence. Là les deux fils d’Ibn-Abdalazîz se disputaient le pouvoir; un troisième parti voulait donner Valence au roi de Saragosse, un quatrième à Câdir. Ce dernier parti l’emporta. Câdir, en effet, avait les meilleurs titres à faire valoir: il avait derrière lui une armée castillane, commandée par le grand capitaine Alvar Fañez. Seulement les Valenciens auraient à pourvoir à l’entretien de ces troupes: elles leur coûteraient six cents pièces d’or par jour! Ils avaient beau dire à Câdir qu’il n’avait pas besoin de cette armée, puisqu’ils le serviraient fidèlement, Câdir n’eut pas la naïveté de croire à leurs promesses; sachant qu’on le détestait et que d’ailleurs les anciens partis n’avaient pas abdiqué leurs espérances, il retint les Castillans. Afin d’être en état de les payer, il greva la ville et son territoire d’un impôt extraordinaire, et extorqua aux nobles des sommes énormes. Mais malgré les actes du plus terrible despotisme, Câdir, pressé par Alvar Fañez de lui payer l’arriéré de sa solde, se trouva un jour à bout de ressources. Alors il proposa aux Castillans de se fixer dans son royaume en leur offrant des terres très-étendues. Ils y consentirent; mais tout en faisant cultiver leurs vastes domaines par des serfs, ils continuaient à s’enrichir par des razzias dans le pays d’alentour. Leur troupe s’était grossie de la lie de la population arabe. Une foule d’esclaves, d’hommes tarés et de repris de justice, dont plusieurs abjurèrent l’islamisme, s’étaient enrôlés sous leurs drapeaux, et bientôt ces bandes acquirent, par leurs cruautés inouïes, une triste célébrité. Elles massacraient les hommes, violaient les femmes, et vendaient souvent un prisonnier musulman pour un pain, pour un pot de vin, ou pour une livre de poisson. Quand un prisonnier ne voulait ou ne pouvait payer rançon, elles lui coupaient la langue, lui crevaient les yeux, et le faisaient déchirer par des dogues[175].

Valence était donc en réalité au pouvoir d’Alphonse. Câdir y portait encore le titre de roi, mais une grande partie du sol appartenait aux Castillans, et, pour incorporer cette ville à ses Etats, Alphonse n’avait qu’une parole à prononcer. Saragosse aussi semblait perdue. L’empereur assiégeait cette ville, et il avait juré qu’il la prendrait[176]. A l’autre bout de l’Espagne, un capitaine d’Alphonse, Garcia Ximenez, qui s’était niché avec une troupe de chevaliers dans le château d’Alédo, non loin de Lorca, faisait sans cesse des incursions dans le royaume d’Almérie[177]. Celui de Grenade n’était pas épargné non plus, à preuve que dans le printemps de l’année 1085, les Castillans s’avancèrent jusqu’au village de Nibar, à une lieue E. de Grenade, et qu’ils y livrèrent bataille aux musulmans[178]. Partout, enfin, le péril était extrême, et le découragement l’était aussi. On n’osait plus se mesurer avec les chrétiens, même dans la proportion de cinq contre un. Dernièrement un corps de quatre cents Almériens (et c’était un corps d’élite) avait pris la fuite devant quatre-vingts Castillans[179]. Il était évident que si les Arabes d’Espagne restaient abandonnés à eux-mêmes, ils devraient choisir entre deux partis: la soumission à l’empereur ou l’émigration en masse. Plusieurs d’entre eux, en effet, étaient d’opinion qu’il fallait quitter le pays. «Mettez-vous en route, ô Andalous, chantait un poète, car rester ici serait une folie[180].» L’émigration, toutefois, était un parti extrême, et l’on se résolvait difficilement à le prendre. D’ailleurs, tout n’était pas encore perdu: on pouvait recevoir du secours de l’Afrique. C’était de là, en effet, que les moins découragés attendaient leur salut. La proposition avait été faite de s’adresser aux Bédouins d’Ifrikia; mais on avait objecté que ces gens-là s’étaient signalés par leur férocité autant que par leur bravoure, et qu’il était à craindre qu’arrivés en Espagne, ils ne se missent à piller les musulmans, au lieu de combattre les chrétiens[181]. On pensa donc aux Almoravides. C’étaient les Berbers du Sahara qui jouaient pour la première fois un rôle sur la scène du monde. Convertis récemment à l’islamisme par un missionnaire de Sidjilmésa, ils avaient fait des conquêtes rapides, et à l’époque dont nous parlons, leur vaste empire s’étendait depuis le Sénégal jusqu’à Alger. L’idée de les appeler en Espagne souriait principalement aux ministres de la religion. Les princes, au contraire, hésitèrent longtemps. Quelques-uns d’entre eux, tels que Motamid et Motawakkil, entretenaient bien des relations avec Yousof ibn-Téchoufîn, le roi des Almoravides, et ils l’avaient même prié à différentes reprises de les aider contre les chrétiens; mais en général, les princes andalous, sans en excepter Motamid et Motawakkil, avaient peu de sympathie pour le chef des rudes et fanatiques guerriers du Sahara; ils voyaient en lui un rival dangereux plutôt qu’un auxiliaire. Cependant, comme le péril croissait de jour en jour, il fallait bien saisir le seul moyen de salut qui restât. Motamid, du moins, en jugea ainsi, et quand son fils aîné, Rachîd, lui représenta le péril auquel il s’exposait, s’il amenait les Almoravides en Espagne: «Tout cela est vrai, lui répondit-il; mais je ne veux pas que la postérité puisse m’accuser d’avoir été la cause que l’Andalousie soit devenue la proie des mécréants; je ne veux pas que mon nom soit maudit sur toutes les chaires musulmanes, et s’il me faut choisir, j’aime encore mieux être chamelier en Afrique que porcher en Castille[182]