Son plan arrêté, il le communiqua à ses voisins, Motawakkil de Badajoz et Abdallâh de Grenade[183], en les priant de s’y associer et d’envoyer leurs cadis à Séville. Ils le firent; Motawakkil envoya à Séville le cadi de Badajoz, Abou-Ishâc ibn-Mocânâ, et Abdallâh, le cadi de Grenade, Abou-Djafar Colaiî. Le cadi de Cordoue, Ibn-Adham, se joignit à eux, ainsi que le vizir Abou-Becr ibn-Zaidoun. Ces quatre personnages s’embarquèrent à Algéziras, et se rendirent auprès de Yousof[184]. Ils étaient chargés de l’inviter, au nom de leurs souverains, à venir en Espagne avec une armée; mais ils devaient y mettre certaines conditions, lesquelles, du reste, nous sont inconnues; nous savons seulement que Yousof devait jurer de ne pas tenter d’enlever leurs Etats aux princes andalous, et qu’il prêta ce serment[185]. Il fallait fixer alors l’endroit où Yousof débarquerait. Ibn-Zaidoun proposa Gibraltar; mais Yousof donna à entendre qu’il préférait Algéziras et que même cette place devait lui être cédée. Le vizir de Motamid lui répondit qu’il n’était pas autorisé à lui accorder cette demande. Dès lors Yousof traita les ambassadeurs assez froidement, et ne leur donna que des réponses évasives, ambiguës; aussi ignoraient-ils en le quittant à quel parti il s’arrêterait; il n’avait pas promis de venir, mais aussi il n’avait pas dit qu’il ne viendrait pas.

Les princes andalous étaient donc aussi dans l’incertitude. Ils en furent tirés d’une manière assez désagréable et qui prouvait que leurs soupçons n’avaient pas été sans fondement. Yousof, qui d’ordinaire n’entreprenait rien sans avoir consulté ses faquis, leur avait demandé ce qu’il fallait faire, et les faquis avaient déclaré, d’abord qu’il était de son devoir d’aller combattre les Castillans, ensuite que, s’il avait besoin d’Algéziras et qu’on ne voulût pas le lui céder, il avait le droit de le prendre. Muni de ce fetfa, Yousof avait donné à plusieurs corps l’ordre de s’embarquer à Ceuta sur une centaine de navires et de faire voile vers Algéziras, de sorte que cette ville se trouva tout à coup entourée d’une grande armée qui exigeait qu’on lui donnât des vivres et la place elle-même. Râdhî, qui y commandait, se trouva dans une grande perplexité, le cas qui se présentait n’ayant pas été prévu. Il ne refusa pas de fournir des vivres aux Almoravides, mais en même temps il se mit en mesure de repousser au besoin la force par la force. En outre, il écrivit à son père pour lui demander des ordres, et ayant attaché sa lettre à l’aile d’un pigeon, il le lâcha vers Séville. La réponse de Motamid ne se fit pas attendre. Il s’était décidé vite, car, quelque révoltante que lui parût la conduite de Yousof, il sentait qu’il était allé trop loin pour reculer et qu’il lui fallait faire bonne mine à mauvais jeu. Il enjoignit donc à son fils d’évacuer Algéziras et de se retirer sur Ronda[186]. De nouvelles troupes s’embarquèrent alors pour Algéziras, et enfin Yousof y arriva lui-même. Son premier soin fut de mettre les fortifications de la ville en bon état, de la pourvoir de munitions de guerre et de bouche, et d’y établir une garnison suffisante. Ensuite il s’achemina vers Séville avec le gros de ses forces. Motamid vint à sa rencontre, entouré des principaux dignitaires de son royaume. Quand il fut arrivé en sa présence, il voulut lui baiser la main; mais Yousof l’en empêcha en l’embrassant de la manière la plus affectueuse. Les présents qui étaient d’usage ne furent pas oubliés: Motamid en offrit une si grande quantité à l’Almoravide, que celui-ci put donner quelque chose à chaque soldat de son armée, et qu’il conçut une haute idée des richesses que possédait l’Espagne. Près de Séville on s’arrêta, et c’est là que les deux petits-fils de Bâdîs, Abdallâh de Grenade et Temîm de Malaga, vinrent se joindre aux Almoravides, le premier avec trois cents cavaliers, le second avec deux cents. Motacim d’Almérie envoya un régiment de cavalerie commandé par un de ses fils, en exprimant ses regrets de ce que le voisinage menaçant des chrétiens d’Alédo ne lui permettait pas de venir en personne. Huit jours après, l’armée prit la route de Badajoz, où elle opéra sa jonction avec Motawakkil et ses troupes. Puis on marcha vers Tolède[187]; mais on ne s’était pas encore avancé bien loin qu’on rencontra l’ennemi.

Au moment où il apprit que les Almoravides avaient débarqué en Espagne, Alphonse assiégeait encore Saragosse. Croyant que le roi de cette ville ignorait l’arrivée des Africains, il lui fit dire que, s’il lui donnait beaucoup d’argent, il lèverait le siége; mais Mostaîn, qui avait reçu la grande nouvelle aussi bien que lui, lui fit répondre qu’il ne lui donnerait pas un seul dirhem. Alphonse retourna alors à Tolède, après avoir envoyé à Alvar Fañez, ainsi qu’à ses autres lieutenants, l’ordre de venir le rejoindre avec leurs troupes. Quand son armée, dans laquelle il y avait beaucoup de chevaliers français, fut rassemblée, il se mit en marche, car il voulait transporter la guerre dans le pays ennemi. Il rencontra les Almoravides et leurs alliés non loin de Badajoz, près d’un endroit que les musulmans appelaient Zallâca et les chrétiens Sacralias, et il n’avait pas encore fini de dresser ses tentes, qu’il reçut une lettre de Yousof, dans laquelle ce monarque l’invitait à embrasser l’islamisme ou à payer un tribut, en le menaçant de la guerre s’il ne voulait faire ni l’un ni l’autre. Alphonse fut fort indigné de ce message. Il chargea un de ses employés arabes d’y répondre que, les musulmans ayant été ses tributaires pendant nombre d’années, il ne s’attendait pas à des propositions aussi blessantes; que du reste il avait une grande armée, et que, grâce à elle, il saurait bien punir l’outrecuidance de ses ennemis. Cette lettre étant parvenue à la chancellerie musulmane, un Andalous y répondit sur-le-champ; mais quand il montra sa composition à Yousof, celui-ci la trouva trop longue, et, se bornant à écrire sur le revers de la lettre de l’empereur ces simples paroles: «Ce qui arrivera, tu le verras,» il la lui renvoya[188].

Il s’agissait alors de fixer le jour de la bataille; à cette époque la coutume le voulait ainsi. C’était le jeudi 22 octobre 1086, et ce jour-là Alphonse envoya ce message aux musulmans: «Demain, vendredi, est votre jour de fête, et dimanche est le nôtre; je propose donc que la bataille ait lieu après-demain, samedi[189].» Yousof agréa celle proposition; mais Motamid y vit une ruse, et comme dans le cas d’une attaque il aurait à soutenir le premier choc de l’ennemi (car les troupes andalouses formaient l’avant-garde, tandis que les Almoravides se tenaient en arrière cachés par les montagnes), il prit des précautions afin de ne pas être attaqué à l’improviste, et fit observer les mouvements de l’ennemi par des troupes légères. Son esprit n’était nullement tranquille et il consultait sans cesse son astrologue. On touchait, en effet, à un moment critique et décisif. Le sort de l’Espagne dépendait de l’issue de la bataille qui allait se livrer, et les Castillans avaient la supériorité du nombre. Leurs forces, les musulmans le croyaient du moins, s’élevaient à cinquante ou soixante mille hommes[190], tandis que leurs adversaires n’en avaient que vingt mille[191].

Au lever de l’aurore, Motamid vit ses craintes se réaliser: il fut averti par ses vedettes que l’armée chrétienne approchait. Sa position étant donc devenue fort dangereuse, car il risquait d’être écrasé avant que les Almoravides fussent rendus sur le champ de bataille, il fit dire à Yousof de venir promptement à son secours avec toutes ses troupes, ou de lui envoyer du moins un renfort considérable. Mais Yousof ne se hâta pas de satisfaire à cette demande. Il avait formé un plan dont il ne voulait pas s’écarter, et il s’inquiétait si peu du sort des Andalous, qu’il s’écria: «Qu’est-ce que cela me fait que ces gens-là soient massacrés? Ce sont tous des ennemis[192].» Ainsi abandonnés à leurs propres forces, les Andalous prirent la fuite; seuls les Sévillans, stimulés par l’exemple de leur roi, qui, quoique blessé au visage et à la main, faisait preuve d’une brillante bravoure, résistèrent vigoureusement au choc de l’ennemi, jusqu’à ce qu’enfin une division almoravide arrivât à leur aide. Dès lors le combat fut moins inégal; cependant les Sévillans furent fort étonnés quand ils virent les ennemis battre tout à coup en retraite, car le renfort qu’ils avaient reçu n’était pas assez considérable pour qu’ils pussent se flatter d’avoir remporté la victoire. Aussi n’en était-il pas ainsi; mais voici ce qui était arrivé. Voyant l’armée castillane engagée contre les Andalous, Yousof avait formé le dessein de la prendre à revers. Il avait donc envoyé à Motamid autant de renfort qu’il en fallait pour l’empêcher d’être écrasé par les ennemis; puis, faisant un détour, il s’était porté avec le gros de ses forces sur le camp d’Alphonse. Là il avait fait un carnage effroyable des soldats chargés de le garder, et, l’ayant incendié, il était allé tomber dans le dos des Castillans, en poussant devant lui une foule de fuyards. Alphonse se trouvait donc entre deux feux, et comme l’armée qui venait le prendre en queue était plus nombreuse que celle qu’il avait en face, il fut obligé de tourner contre elle sa force principale. Le combat fut extrêmement acharné. Le camp fut tour à tour pris et repris, tandis que Yousof parcourait les rangs de ses soldats en criant: «Courage, musulmans! Vous avez devant vous les ennemis de Dieu! Le paradis attend ceux d’entre vous qui succomberont!»

Cependant les Andalous qui avaient pris la fuite étaient parvenus à se rallier, et ils retournèrent sur le champ de bataille pour soutenir Motamid. D’un autre côté, Yousof jeta sur les Castillans sa garde noire qu’il tenait en réserve et qui fit des merveilles. Un nègre réussit même à s’approcher d’Alphonse et à le blesser à la cuisse d’un coup de poignard. A la nuit tombante, la victoire, chaudement disputée, se déclara enfin pour les musulmans; la plupart des chrétiens gisaient morts ou blessés sur le champ de bataille, d’autres avaient pris la fuite, et Alphonse lui-même, entouré seulement de cinq cents chevaliers, eut grand’peine à se sauver (23 octobre 1086).

Toutefois on ne recueillit pas de cette éclatante victoire tous les fruits qu’on pouvait en attendre. Yousof avait bien l’intention de pénétrer dans le pays ennemi, mais il y renonça quand il reçut la nouvelle de la mort de son fils aîné, qu’il avait laissé malade à Ceuta. Se contentant donc de mettre sous les ordres de Motamid une division de trois mille hommes, il retourna en Afrique avec le reste de ses troupes[193].

XIII.

Par suite de l’arrivée des Almoravides en Espagne, les Castillans avaient été forcés d’évacuer le royaume de Valence et de lever le siége de Saragosse. La déroute qu’ils avaient essuyée à Zallâca les avait privés d’une foule de leurs meilleurs guerriers; ils avaient perdu à cette occasion, disaient les musulmans, dix mille ou même vingt-quatre mille hommes[194]. En outre, les princes andalous étaient affranchis de la honteuse obligation de payer à Alphonse un tribut annuel, et l’Ouest, où les forteresses étaient défendues désormais par les soldats que Yousof avait laissés à Motamid, n’avait plus rien à craindre des attaques de l’empereur. C’étaient à coup sûr de beaux résultats et dont les Andalous avaient raison de se réjouir. Aussi tout le pays retentissait-il de cris d’allégresse; le nom de Yousof était dans toutes les bouches; on vantait sa piété, sa bravoure, ses talents militaires, on saluait en lui le sauveur de l’Andalousie et de la religion musulmane, on le proclamait le premier capitaine de son siècle. Le clergé surtout ne tarissait pas sur son éloge. A ses yeux Yousof était plus qu’un grand homme: il était l’homme béni par Dieu, l’élu du Seigneur[195].

Cependant les succès obtenus, si grands et si glorieux qu’ils fussent, n’étaient nullement décisifs. Les Castillans, du moins, en jugeaient ainsi. Malgré les pertes qu’ils avaient éprouvées, ils ne désespéraient pas de rétablir leurs affaires. Ils savaient fort bien qu’ils risqueraient trop s’ils dirigeaient leurs attaques du côté de Badajoz et de Séville, mais ils savaient aussi que l’Est de l’Andalousie leur offrait encore mainte chance de succès et qu’il leur serait facile de le ravager, peut-être même de le conquérir. Les petites principautés de l’Est, Valence, Murcie, Lorca, Almérie, étaient en effet les plus faibles de toutes celles qui existaient dans la Péninsule, et les Castillans occupaient au milieu d’elles une position très-forte et qui mettait le pays à leur merci. C’était la forteresse d’Alédo, dont les ruines subsistent encore aujourd’hui, et qui se trouvait entre Murcie et Lorca. Située sur une montagne très-escarpée et capable de contenir une garnison de douze ou treize mille hommes, elle pouvait passer pour inexpugnable. C’est de là que partaient les Castillans pour faire des razzias dans le pays d’alentour. Ils assiégèrent même Almérie, Lorca, Murcie[196], et tout semblait présager que, si l’on n’y pourvoyait, ces villes finiraient par tomber entre leurs mains.