Motamid sentit la gravité du péril qui menaçait l’Andalousie de ce côté-là, et d’ailleurs ses intérêts personnels étaient en jeu. Les deux villes les plus exposées aux attaques de l’ennemi, Murcie et Lorca, lui appartenaient, la première en droit, la seconde en fait, car le seigneur de Lorca, Ibn-al-Yasa, qui se sentait trop faible pour résister aux Castillans d’Alédo, l’avait reconnu pour son souverain, dans l’espoir d’être aidé par lui[197]. Quant à Murcie, Ibn-Rachîc y régnait encore, et Motamid brûlait du désir de punir ce rebelle. Ayant donc résolu de faire une expédition dans l’Est avec la double intention de mettre un terme aux invasions des chrétiens et de réduire Ibn-Rachîc à l’obéissance, il réunit ses propres troupes à celles que Yousof lui avait confiées, et prit le chemin de Lorca.
Arrivé dans cette ville, il fut informé qu’un escadron de trois cents Castillans se trouvait dans le voisinage. En conséquence il ordonna à son fils Râdhî d’aller l’attaquer avec trois mille cavaliers sévillans. Râdhî, toutefois, qui aimait les lettres bien plus que la guerre, s’excusa en prétextant une indisposition. Fort irrité de ce refus, Motamid confia alors le commandement à un autre de ses fils, qui s’appelait Motadd. Mais la supériorité des Castillans sur les Andalous devait se montrer une fois de plus. Quoiqu’ils fussent dix contre un, les Sévillans essuyèrent la plus honteuse déroute[198].
Les tentatives de Motamid pour réduire Murcie ne furent pas plus heureuses. Ibn-Rachîc sut mettre dans ses intérêts les Almoravides qui se trouvaient dans l’armée sévillane, et Motamid fut forcé de retourner vers sa capitale sans qu’il eût rien gagné[199].
Il était donc devenu évident qu’après comme avant la bataille de Zallâca, les Andalous n’étaient pas en état de se défendre, et qu’à moins que Yousof ne vînt une seconde fois à leur secours, ils finiraient par succomber. Aussi le palais de Yousof était-il assiégé par des faquis et des notables de Valence, de Murcie, de Lorca, de Baza. Les Valenciens se plaignaient de Rodrigue le Campéador (le Cid), qui s’était érigé en protecteur de Câdir après l’avoir forcé à lui payer une redevance mensuelle de dix mille ducats, et qui ravageait le royaume sous le prétexte de faire rentrer les rebelles sous l’autorité du roi[200]; les habitants des autres endroits ne tarissaient pas sur les vexations dont les Castillans d’Alédo les accablaient, et tous étaient unanimes pour déclarer que, si Yousof ne venait pas à leur aide, l’Andalousie tomberait inévitablement au pouvoir des chrétiens[201]. Leurs supplications, toutefois, semblaient produire peu d’effet sur l’esprit du monarque. Yousof promettait bien, il est vrai, de passer le Détroit dès que la saison le lui permettrait; mais il ne faisait pas des préparatifs bien sérieux, et, s’il ne le disait pas, il laissait du moins deviner qu’il s’attendait à une démarche directe de la part des princes. Motamid se décida alors à la faire. Les soupçons qu’il avait eus sur les intentions secrètes de Yousof s’étaient peu à peu dissipés ou du moins affaiblis. Sauf l’occupation d’Algéziras, le monarque africain n’avait fait rien qui pût blesser la susceptibilité des princes andalous ou justifier leurs appréhensions; au contraire, il avait dit maintefois qu’avant d’avoir vu l’Andalousie, il avait eu une grande idée de la beauté et de la richesse de ce pays, mais que son attente avait été trompée[202]. Motamid était donc à peu près rassuré, et comme le péril qui menaçait sa patrie était réellement très-grand, il prit la résolution de se rendre en personne auprès de Yousof.
L’Almoravide lui fit l’accueil le plus honorable et le plus cordial. «Vous n’aviez pas besoin, lui dit-il, de venir en personne; vous auriez pu m’écrire, et je me serais empressé de satisfaire à votre désir.—Je suis venu, lui répondit Motamid, pour vous dire que nous nous voyons dans un péril affreux. Alédo se trouve au cœur de notre pays; il nous est impossible de l’enlever aux chrétiens, et si vous êtes à même de le faire, vous rendrez à la religion un immense service. Une fois déjà vous nous avez sauvés: sauvez-nous cette fois encore.—Je le tenterai du moins,» lui répondit Yousof; et quand Motamid fut retourné à Séville, il poussa ses armements avec une grande vigueur; puis, ses préparatifs achevés, il passa le Détroit avec ses troupes, débarqua à Algéziras dans le printemps de l’année 1090, et, ayant opéré sa jonction avec Motamid, il invita les princes andalous à se réunir à lui pour assiéger Alédo. Temîm de Malaga, Abdallâh de Grenade, Motacim d’Almérie, Ibn-Rachîc de Murcie et quelques autres seigneurs d’une moindre importance répondirent à son appel, et le siége commença. Les machines de guerre furent construites par des charpentiers et des maçons de Murcie, et l’on convint que les émirs attaqueraient la forteresse alternativement chacun leur jour. Cependant on n’avançait pas beaucoup; les défenseurs d’Alédo, qui étaient au nombre de treize mille, dont mille cavaliers, repoussaient vigoureusement les assauts qu’on leur livrait, et la place était si forte, que les musulmans, après avoir tenté en vain de s’en emparer par la force, durent se résoudre à l’affamer[203].
Les assiégeants, du reste, s’occupaient moins du siége que de leurs intérêts personnels. Leur camp était un foyer d’intrigues. De plusieurs côtés on stimulait l’ambition de Yousof. En disant que l’Espagne n’avait pas répondu à son attente, ce monarque n’avait pas été sincère. La vérité est que ce pays lui avait plu on ne peut davantage, et que, soit par amour de conquêtes, soit par des mobiles plus nobles (car les intérêts de la religion lui tenaient fort au cœur), il désirait en devenir le maître. Et ce désir n’était pas difficile à réaliser. Beaucoup de gens en Andalousie étaient d’avis que leur pairie ne pouvait être sauvée que par sa réunion à l’empire des Almoravides. Ce n’était pas, il est vrai, l’idée des hautes classes de la société. Pour les gens bien élevés Yousof, qui savait très-peu d’arabe, était un rustre, un barbare, et il est vrai qu’il avait donné mainte preuve de son ignorance, de son manque d’éducation. Ainsi, lorsque Motamid lui eut demandé s’il comprenait les vers que les poètes de Séville venaient de réciter: «Tout ce que j’en comprends, avait-il répondu, c’est qu’ils demandent du pain.» Et quand, après son retour en Afrique, il eut reçu de Motamid une lettre où se trouvaient ces deux vers empruntés à un célèbre poème qu’Abou-’l-Walîd ibn-Zaidoun[204], le Tibulle de l’Andalousie, avait adressé à son amante Wallâda:—«Depuis que tu es loin de moi, le désir de te voir consume mon cœur et me fait répandre des torrents de larmes. Mes jours sont noirs aujourd’hui, et naguère, grâce à toi, mes nuits étaient blanches,»—il avait dit: «Il paraît qu’il me demande des jeunes filles noires et blanches.» Puis, quand on lui eut expliqué que, dans le langage poétique, noir signifie obscur, de même que blanc signifie serein: «C’est très-beau, avait-il dit; eh bien, qu’on lui réponde que j’ai mal à la tête depuis que je ne le vois plus[205].» Dans un pays aussi lettré que l’était l’Andalousie, de telles choses ne se pardonnaient pas. Joignez-y que les hommes de lettres étaient fort contents de leur position et qu’ils ne désiraient nullement de la voir changer. Les petites cours étaient autant d’académies, et les littérateurs étaient les enfants gâtés des princes qui leur accordaient des traitements magnifiques. Les représentants de la libre pensée n’avaient non plus nulle raison de se plaindre. Grâce à la protection que leur accordaient la plupart des princes, ils pouvaient pour la première fois dire et écrire ce qu’ils pensaient, sans avoir à craindre d’être brûlés ou lapidés[206]. Ils désiraient donc moins que personne la domination des Almoravides, qui ramènerait infailliblement celle du clergé.
Mais si Yousof comptait peu de partisans dans les classes supérieures et éclairées, il en avait beaucoup parmi le peuple. En général le peuple était fort mécontent et il avait raison de l’être. Presque chaque ville tant soit peu considérable avait sa cour à elle, sa cour qu’il fallait entretenir et qui coûtait beaucoup, car la plupart des princes étaient d’une prodigalité folle. Et encore si, à force de payer, on eût pu acheter la sûreté, la tranquillité! Mais il n’en était point ainsi; les princes étaient ordinairement trop faibles pour protéger leurs sujets contre leurs voisins musulmans et à plus forte raison contre les chrétiens. On n’avait donc pas un moment de repos, personne n’était sûr de sa vie ou de son avoir. C’était, il faut en convenir, une situation insupportable, et il était bien naturel que les classes laborieuses désirassent d’en voir le terme. Auparavant il n’y avait pas moyen d’en sortir. Il y avait bien eu des velléités de révolte; on avait écouté avec plaisir ces vers d’un poète de Grenade, Somaisir:
Rois, qu’osez-vous faire? Vous livrez l’islamisme à ses ennemis, vous ne faites rien pour le sauver. Se révolter contre vous est un devoir, puisque vous faites cause commune avec les chrétiens. Se soustraire à votre sceptre n’est pas un crime, car vous-mêmes, vous vous êtes soustraits au sceptre du Prophète.
Mais comme une révolte n’aurait servi qu’à empirer la situation, il avait fallu attendre et s’armer de patience, comme le même poète l’avait dit dans ces vers:
Nous espérions en vous, ô rois, mais vous avez frustré notre espoir; nous attendions de vous notre délivrance, mais notre attente a été déçue. Eh bien! nous prendrons patience; mais le temps amène de grands changements. A bon entendeur demi-mot[207]!