En général, le peuple ne fut donc pas désappointé; seulement il s’était trompé s’il avait cru que les Almoravides remporteraient sur les chrétiens des victoires décisives et rendraient à l’Espagne musulmane la grandeur et la puissance qu’elle avait eues du temps d’Abdérame III, de Hacam II, d’Almanzor. Les circonstances étaient cependant favorables, car après la mort d’Alphonse VI (1109), l’Espagne chrétienne fut longtemps en proie à la discorde et à la guerre civile; mais les Almoravides ne surent pas en profiter. Tous leurs efforts pour reprendre Tolède demeurèrent inutiles; ils s’emparèrent, il est vrai, de quelques villes moins importantes, mais les succès qu’ils obtinrent furent contre-balancés par la perte de Saragosse (1118).
Le peuple, au reste, n’eut pas à se féliciter longtemps de la révolution accomplie: gouvernement, généraux, soldats, tout se corrompit avec une étonnante rapidité.
Les généraux de Yousof, quand ils arrivèrent en Espagne, étaient illettrés, il est vrai, mais pieux, braves, probes, et accoutumés à la vie simple et frugale du Désert[257]. Enrichis par les trésors des princes andalous que Yousof leur avait prodigués, ils perdirent bien vite leurs vertus, et désormais ils ne songeaient plus qu’à jouir tranquillement des biens qu’ils avaient acquis[258]. La civilisation de l’Andalousie fut pour eux un spectacle tout à fait nouveau; ayant honte de leur barbarie, ils voulurent s’y initier et prirent pour modèles les princes qu’ils avaient détrônés. Malheureusement ils avaient l’épiderme trop dur pour pouvoir s’approprier la délicatesse, le tact, la finesse des Andalous. Tout portait chez eux le cachet d’une imitation servile et manquée. Ils se mirent à protéger les lettrés, à se faire réciter des poèmes et dédier des livres; mais tout cela, ils le faisaient gauchement, sans grâce et sans goût; quoi qu’ils fissent, ils restaient à demi sauvages et ne prenaient de la civilisation andalouse que son mauvais côté. Le beau-frère du roi Alî, Abou-Becr ibn-Ibrâhîm, qui fut quelque temps gouverneur de Saragosse après l’avoir été de Grenade, fut, pour ainsi dire, le type de ces généraux qui essayèrent, sans trop de succès, de s’andalousiser, s’il est permis de s’exprimer ainsi. Né dans le Sahara, il avait été élevé dans les principes rigides et austères de sa nation; mais à Saragosse il les oublia et se modela en tout sur l’exemple des Beni-Houd, les anciens rois du pays. Ceux-ci ayant été des bons vivants, il voulut l’être aussi; en conséquence, il s’entoura de viveurs, et quand il buvait avec eux, il portait une couronne et un manteau royal; puis, comme les Beni-Houd avaient été les patrons de la philosophie—deux d’entre eux, Moctadir et Moutamin, avaient même écrit sur cette science—il voulut l’être à son tour, et sans se demander ce que son beau-frère et les faquis en diraient, il choisit pour son ami, son confident, son premier ministre, un homme dont les fidèles ne prononçaient le nom qu’avec horreur, qui ne croyait pas au Coran, qui niait toute révélation, le célèbre philosophe Avempace en un mot[259]. Ses soldats en furent si indignés, qu’un grand nombre d’entre eux l’abandonna[260]. Cependant les soldats, quoique plus orthodoxes, ne valaient pas mieux que leurs chefs. Ce qui les caractérisait, c’était l’insolence envers les Andalous et la lâcheté devant l’ennemi. Leur lâcheté était en effet si grande, que le roi Alî fut obligé de vaincre son aversion pour les chrétiens et d’enrôler ceux que son amiral Ibn-Maimoun, qui faisait une véritable chasse aux hommes, lui amenait des côtes de la Galice, de la Catalogne, de l’Italie, de l’empire byzantin[261]; et quant à leur insolence, elle ne connaissait pas de bornes. Ils traitaient l’Andalousie en pays conquis; ils y prenaient tout ce qui leur plaisait, argent, biens, femmes. Le gouvernement les laissait faire, il n’y pouvait rien. Sa faiblesse faisait pitié à voir. Les faquis avaient dû céder le pouvoir aux femmes ou du moins le partager avec elles. Le roi Alî se laissait dominer par son épouse Camar; d’autres dames gouvernaient à leur gré les hauts dignitaires, et pour peu que l’on contentât leur cupidité, l’on pouvait se permettre tout ce que l’on voulait. Même les bandits avaient le droit de compter sur l’impunité, s’ils avaient les moyens d’acheter la protection de ces dames. C’étaient elles, d’ailleurs, qui donnaient les postes, et d’ordinaire elles les accordaient à des hommes tout à fait incapables. En un mot, le gouvernement devint méprisable et ridicule. L’armée et le peuple se moquaient de lui, parce qu’il révoquait le lendemain les ordres qu’il avait donnés la veille; les grands seigneurs visaient au trône, et on les entendait dire qu’ils gouverneraient bien mieux que le faible Alî, lequel ne savait que jeûner et prier[262].
Pour comble de malheur, une terrible révolte éclata en Afrique (1121). Fanatisés par un prétendu réformateur, qui se donnait pour le Mahdî annoncé par Mahomet, les sauvages habitants de la chaîne de l’Atlas marocain, les Almohades (unitaires) comme ils s’appelaient, prirent les armes contre les Almoravides. Pour une dynastie déjà si faible et si chancelante, un tel coup devait être mortel. A l’exception des chrétiens, les soldats dont elle disposait étaient si mauvais, qu’ordinairement la vue seule de l’ennemi suffisait pour les mettre en déroute. Aussi le gouvernement aux abois ne savait que faire; pour prolonger de quelques instants sa triste existence, il dégarnissait l’Andalousie et en retirait les soldats, les armes, les munitions, les vivres[263]. Les chrétiens ne tardèrent pas à s’en apercevoir et à en profiter. En 1125, quatre ans après le commencement de la révolte des Almohades, Alphonse le Batailleur, roi d’Aragon, ravagea l’Andalousie, comme nous l’avons vu, pendant plus d’une année. En 1133, Alphonse VII de Castille, qui portait le titre d’empereur de même que son aïeul Alphonse VI, mit à feu et à sang les environs de Cordoue, de Séville, de Carmona, prit Xérès, qu’il pilla et brûla, et pénétra jusqu’à ce qu’on appelait alors la tour de Cadix, c’est-à-dire jusqu’aux colonnes d’Hercule[264]. Son aïeul n’avait pas fait pis du temps de Motamid. Cinq ans plus tard, il revint pour ravager les alentours de Jaën, de Baëza, d’Ubeda, d’Andujar. En 1143, ce fut de nouveau le tour de Cordoue, de Séville, de Carmona. L’année suivante, toute l’Andalousie fut pillée et brûlée depuis Calatrava jusqu’à Almérie[265].
Après avoir joui de quelques années prospères, le peuple andalous avait donc gagné ceci à la révolution qu’il avait saluée avec tant d’enthousiasme: un gouvernement impuissant et corrompu; une soldatesque lâche, indisciplinée et brutale; une police pitoyable, car les villes regorgeaient de voleurs et les campagnes étaient infestées par une foule de brigands; la stagnation presque complète du commerce et de l’industrie; la cherté des vivres, pour ne pas dire la disette; enfin, des invasions plus fréquentes qu’elles ne l’avaient jamais été et qui malheureusement tendaient encore à se multiplier[266]. Toutes les espérances avaient été trompées, et l’on maudissait maintenant ces Almoravides dans lesquels on avait vu naguère les sauveurs du pays et de la religion. Dès l’année 1121, les Cordouans se soulevèrent contre la soldatesque qui tenait garnison dans leur ville et qui se livrait à toutes sortes d’excès, sans que le gouvernement l’en empêchât. Ces barbares furent expulsés, leurs demeures pillées. Alors le roi Alî arriva en Andalousie avec une nuée d’Africains; jamais encore une armée aussi considérable n’était débarquée en Espagne. Mais les Cordouans, poussés à bout, étaient déterminés à se défendre avec le courage que donne le désespoir; ils fermèrent leurs portes et barricadèrent leurs rues. Le combat, toutefois, eût été trop inégal, et les faquis s’interposèrent pour prévenir l’effusion du sang. Cette fois, malgré leur servilité habituelle, ils prirent parti pour leurs concitoyens et contre le pouvoir. Ils déclarèrent dans un fetfa que la révolte des Cordouans était juste et légitime, attendu qu’ils n’avaient pris les armes que pour défendre leurs biens, leurs femmes, leur vie. Alî céda, comme de coutume, aux faquis, et après quelques pourparlers, les Cordouans s’engagèrent à payer une amende en dédommagement de ce qu’ils avaient pillé et détruit[267]. Dans d’autres villes le mécontentement croissait toujours, et quoique le passé n’eût pas été brillant, on le regrettait et l’on voulait y revenir, tant le présent était sombre et insupportable. On peut s’en convaincre en lisant le message que les Sévillans envoyèrent en 1133 à Saif-ad-daula, le fils du dernier roi de Saragosse, qui se trouvait dans l’armée d’Alphonse VII, alors que celle-ci était devant les portes de leur ville. «Adressez-vous au roi des chrétiens, lui firent-ils dire; concertez-vous avec lui et faites en sorte que nous soyons délivrés du joug des Almoravides. Une fois libres, nous payerons au roi de Castille un tribut plus considérable que celui que nos pères payaient aux siens, et vous, vous régnerez sur nous, vous et vos fils[268].» Onze ans après, la mesure étant comble et l’empire croulant de toutes parts, on se disait dans les rues et dans les mosquées: «Les Almoravides nous tirent jusqu’à la moelle des os; ils nous enlèvent nos biens, notre argent, nos femmes, nos enfants; soulevons-nous contre eux, chassons-les, tuons-les!» Et d’autres disaient: «Nous devons d’abord faire alliance avec l’empereur de Léon; nous lui payerons un tribut comme nos pères le faisaient.—Oui, oui, criait-on de toutes parts, tous les moyens sont bons pourvu que nous soyons délivrés des Almoravides.» Et l’on appelait la bénédiction du ciel sur les projets qu’on avait formés[269]; toute l’Andalousie se levait comme un seul homme pour massacrer ses oppresseurs, les cadis et les faquis en tête, car le clergé, on le sait, a rarement compté la reconnaissance au nombre de ses vertus.
Nous n’avons à raconter ni l’histoire de cette révolution, ni la conquête de l’Espagne par les Almohades qui avaient renversé les Almoravides dans le Maroc. La tâche que nous nous étions imposée était de retracer l’histoire de l’Andalousie indépendante, et si, en jetant un rapide coup d’œil sur la période où ce pays n’était plus qu’une province d’un autre empire, nous avons passé les bornes de notre sujet, nous l’avons fait parce que nous croyions de notre devoir de montrer que l’Andalousie, quand elle se fut donnée aux Almoravides, fut loin d’être heureuse, et qu’elle en vint même à regretter ses princes indigènes, qu’elle avait tant calomniés, qu’elle avait abandonnés et trahis à l’heure du danger.
Avant de terminer, un seul devoir nous reste à remplir: c’est de raconter l’histoire de Motamid pendant sa captivité.
XV.
Quelles qu’aient été les vertus de Yousof—et les faquis affirmaient qu’il en avait beaucoup—la magnanimité envers les vaincus n’en faisait pas partie. Sa conduite à l’égard des princes andalous qu’il avait fait prisonniers, fut cruelle et odieuse. Il est vrai que les deux petits-fils de Bâdîs furent traités convenablement: ils recouvrèrent la liberté à condition qu’ils ne quitteraient pas le Maroc, et reçurent un traitement assez considérable, de sorte qu’Abdallâh put laisser une belle fortune à ses enfants. C’est que Yousof avait pour ces deux princes, qui étaient de sa nation, un certain faible; c’étaient en outre des hommes incapables dont il n’avait rien à craindre et qui le flattaient[270]. Quant aux autres princes, nous avons déjà vu quel fut le sort de Râdhî, de Motawakkil, de Fadhl, d’Abbâs; et celui de Motamid, quoiqu’on ne lui ôtât pas la vie, ne fut pas moins déplorable.
Après la prise de Séville, l’ordre avait été donné de le transporter à Tanger. Au moment où il s’embarquait avec ses femmes et plusieurs de ses enfants, une foule innombrable couvrait les rives du Guadalquivir pour lui dire un dernier adieu. Dans une de ses élégies, le poète Ibn-al-labbâna a décrit cette scène en ces termes: