Vaincus après une vaillante résistance, les princes furent poussés vers le navire. La foule encombrait les rives du fleuve; les femmes étaient sans voile et elles se déchiraient le visage de douleur. Au moment des adieux, que de cris, que de larmes! Que nous reste-t-il à présent? Pars d’ici, ô étranger! rassemble tes bagages et fais tes provisions, car la demeure de la générosité est désormais déserte. Et toi qui avais l’intention, de t’établir dans cette vallée, sache que la famille que tu cherchais n’y est plus et que la sécheresse a détruit notre moisson. Et toi, chevalier au superbe cortége, dépose tes armes qui ne te serviraient à rien, car le lion a déjà ouvert sa gueule pour te dévorer[271].

Quand Motamid fut arrivé à Tanger, où il resta quelques jours, le poète Hoçrî qui y habitait et qui avait passé quelque temps à la cour de Séville, lui envoya des poèmes qu’il avait composés en son honneur. Parmi ces pièces une seule était nouvelle, et dans celle-là Hoçrî demandait un cadeau, quoiqu’il dût savoir que Motamid n’était plus en état d’en faire. En effet, l’ex-roi de Séville n’avait conservé de toutes ses richesses que trente-six ducats, qu’il avait cachés dans sa bottine et que ses pieds avaient empreints de leur sang; mais telle était sa générosité, qu’il n’hésita pas à sacrifier cette dernière ressource: il enveloppa les ducats dans un morceau de papier, et y ayant ajouté une pièce de vers dans laquelle il s’excusait de l’exiguïté de son cadeau, il les envoya à Hoçrî. Ce mendiant éhonté n’eut pas même la politesse de l’en remercier, et quand les autres rimeurs de Tanger et des environs eurent appris que Motamid faisait encore des cadeaux, ils survinrent en grand nombre pour lui présenter leurs vers. Hélas! il n’avait plus rien à donner, et à cette occasion il dit:

Les poètes de Tanger, de la Mauritanie entière, se sont évertués à faire des vers, et ils voudraient recevoir quelque chose du captif. Ce serait plutôt à lui de leur demander une aumône; quelle merveille, quelle merveille! Si la pudeur qui est au fond de son âme, si la fierté que lui ont léguée ses ancêtres ne l’en empêchaient pas, il rivaliserait avec eux, il mendierait, lui qui naguère, quand on faisait un appel à sa générosité, répandait l’or à pleines mains[272].

De Tanger on le conduisit à Miquenès. En route il rencontra une procession qui allait implorer de la pluie, et à cette occasion il composa ces vers:

Voyant ces gens qui allaient implorer de la pluie: «Mes larmes, leur dis-je, vous en tiendront lieu.—Tu as raison, me répondirent-ils, tes larmes sont assez abondantes pour cela, mais elles sont mêlées de sang[273]

A Miquenès il resta plusieurs mois[274], jusqu’à ce que Yousof ordonnât de le transporter à la ville d’Aghmât, non loin de Maroc. Pendant qu’on lui faisait faire ce trajet, son fils Rachîd, qu’il avait refusé de voir, parce que, pour un motif que nous ignorons, il était fâché contre lui, lui adressa ces vers pour l’apaiser:

Emule de la pluie bienfaisante, seigneur de la générosité, protecteur des hommes! la plus grande faveur que vous pourriez m’accorder, ce serait de me permettre de contempler un instant ton noble visage, qui, gai et brillant, pourrait nous tenir lieu, la nuit de flambeaux, le jour du soleil.

Motamid lui répondit par ceux-ci:

J’étais l’émule de la pluie bienfaisante, le seigneur de la générosité, le protecteur des hommes, alors que ma main droite prodiguait les dons le jour de la distribution des cadeaux, ou enlevait la vie aux ennemis le jour du combat, et que ma main gauche tenait la bride qui domptait le coursier effrayé par le bruit des lances. Mais à présent je suis au pouvoir de la captivité et de la misère; je ressemble à une chose sacrée qu’on a profanée, à un oiseau dont on a brisé les ailes. Je ne puis plus répondre à l’appel de l’opprimé ou du pauvre. La gaîté de mon visage, à laquelle tu étais accoutumé, s’est changée en une morne tristesse; les soucis ne me permettent plus de penser à la joie; aujourd’hui les regards se détournent de moi, au lieu qu’auparavant ils me cherchaient[275].