La chaire dans la mosquée et le trône dans le palais pleurent le captif que le destin a jeté sur la plage africaine,

et dans lequel il disait:

Oh! je voudrais savoir si je reverrai mon jardin et mon lac dans ce noble pays où croissent les oliviers, où roucoulent les colombes, où les oiseaux font entendre leur doux ramage[288].

Ibn-al-labbâna nourrissait ces espérances. A la veille de retourner en Andalousie, il avait reçu de Motamid vingt ducats et deux pièces d’étoffe: il lui renvoya ce cadeau et parmi les vers qu’il lui fit parvenir à cette occasion se trouvaient ceux-ci:

Un peu de patience encore! Bientôt tu me combleras de bonheur, car tu remonteras sur le trône. Le jour où tu rentreras dans ton palais, tu m’élèveras aux plus hautes dignités. Tu surpasseras alors le fils de Merwân en générosité, et moi, je surpasserai Djarîr en talent[289]. Prépare-toi à luire de nouveau: une éclipse de lune n’est pas de longue durée[290].

Chargé de chaînes—car Yousof avait ordonné de les lui remettre; «le lionceau ayant rugi, dit un rhéteur de l’époque, on craignait un bond de la part du lion»—Motamid vivait ainsi d’espérance, et cette espérance n’était pas tout à fait sans fondement: le parti d’Abd-al-djabbâr était nombreux et il inspirait au gouvernement de graves inquiétudes; il sut se maintenir pendant plus de deux ans, et il n’était pas encore dompté au moment où Motamid mourut après une longue maladie[291] (1095), à l’âge de cinquante-cinq ans[292].

L’ex-roi de Séville fut inhumé dans le cimetière d’Aghmât. Quelque temps après, à l’occasion de la fête de la rupture du jeune, le poète andalous Ibn-Abd-aç-çamad fit sept fois le tour de son tombeau, à l’instar des pèlerins qui font le tour de la Caba; puis il s’agenouilla, baisa la terre qui couvrait les dépouilles mortelles de son bienfaiteur, et récita une élégie. Touchée par l’exemple qu’il lui avait donné, la foule fit aussi le tour du tombeau à la manière des pèlerins et en poussant de longs gémissements[293].

«Tout le monde aime Motamid, dit un historien du XIIIe siècle, tout le monde a pitié de lui, et aujourd’hui encore on le pleure[294].» En effet, il est devenu le plus populaire de tous les princes andalous. Sa générosité, sa bravoure, son caractère chevaleresque le rendaient cher aux hommes cultivés des générations suivantes; les âmes sensibles étaient touchées de son immense infortune; le vulgaire s’intéressait à ses aventures romanesques, et comme poète, il fut admiré même par les Bédouins qui, en fait de langage et de poésie, passaient pour des juges à la fois plus difficiles et plus compétents que les habitants des villes. Voici, par exemple, ce que l’on raconte à ce sujet:

Dans une des premières années du XIIe siècle, un Sévillan, qui voyageait dans le Désert, arriva à un campement de Bédouins Lakhmites. S’étant approché d’une tente et ayant demandé l’hospitalité à celui qui en était le maître, ce dernier, enchanté de pouvoir pratiquer une vertu que sa nation apprécie infiniment, l’accueillit avec une grande cordialité.