Les circonstances essentielles de ce récit se trouvent dans un passage d’Ibn-Bassâm (Abbad., t. I, p. 250, 251), où il y a deux ou trois fautes à corriger. Nowairî (ibid., t. II, p. 129, 130) donne aussi de bons renseignements; seulement ce chroniqueur, sans parler d’inexactitudes d’une moindre importance, a eu le tort de nommer Carmona au lieu de Ronda. Les récits d’Ibn-Khaldoun (ibid., t. II, p. 210, 214, 215) me semblent confus et inexacts, surtout pour ce qui concerne les noms propres et les dates.—Voyez aussi Ibn-Haiyân, dans mon Introduction à la Chronique d’Ibn-Adhârî, p. 86.
Note D, p. 192.
En traitant cette période, je ne me suis pas servi du livre qui porte le titre de Raudh al-mitâr (Abbad., t. II, p. 236 et suiv.). Maccarî, qui en a donné de longs extraits, semble y attacher de l’importance, parce qu’il est d’un auteur espagnol; mais cet Espagnol n’est pas ancien et il n’a fait que copier un écrivain asiatique. C’est ce qui résulte de la comparaison de l’article sur Yousof ibn-Téchoufîn chez Ibn-Khallicân, où l’on trouve de longs passages tirés d’une biographie de Yousof, intitulée al-Morib an sîrati meliki ’l-Maghrib, et qui a été écrite à Mosoul en 1183; car ces passages se retrouvent textuellement dans le Raudh al-mitâr, de sorte qu’il est certain que l’auteur de ce dernier ouvrage a copié l’anonyme de Mosoul. Or, quand il s’agit de l’histoire d’Espagne, il faut presque toujours se défier des récits qui ont été écrits en Asie. Ces récits, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’observer ailleurs[298], proviennent ordinairement de voyageurs, de marchands, de colporteurs de bruits, et l’imagination n’y est pas étrangère, souvent même elle y joue un grand rôle. Celui dont il s’agit ne fait pas exception à la règle générale: écrit dans un langage extrêmement sentencieux et qui trahit chez l’auteur la prétention de vouloir rivaliser avec les anciens sages de l’Orient, il contient bien des choses qui sont invraisemblables en elles-mêmes et dont les chroniqueurs espagnols et africains ne savent rien.
Note E, p. 208.
Les chroniques latines, si l’on en excepte le Chronicon Lusitanum (Esp. sagr., t. XIV, p. 418, 419), n’entrent dans aucun détail sur la bataille de Zallâca, et parmi les chroniques arabes, qui en parlent fort au long[299], il y en a peu qui méritent une confiance entière. Quelques-unes se trompent même dans la date. La date véritable, vendredi 12 Redjeb 479, se trouve dans le Holal (Abbad., t. II, p. 197) et dans le Cartâs (p. 98), où on lit que ce jour répond au 23 octobre (1086), ce qui est vrai (comparez Annales Complut., p. 314, 315); mais d’autres auteurs se trompent, non-seulement dans le mois (car ils nomment Ramadhân au lieu de Redjeb), mais encore dans l’année. Abd-al-wâhid (p. 93, 94), par exemple, nomme l’année 480, et Ibn-al-Cardebous (Abbad., t. II, p. 23) l’année 481. C’est un phénomène bien singulier, attendu qu’il s’agit d’une bataille très-célèbre et qu’en Andalousie on disait l’année de Zallâca au lieu dire l’année 479[300]; mais le fait est qu’aucune des chroniques qui nous restent n’a été composée par un contemporain; elles sont du XIVe, du XIIIe, ou tout au plus du XIIe siècle; elles méritent donc peu de confiance. Joignez-y qu’à l’époque où elles s’écrivaient, les rhéteurs s’amusaient à fabriquer des lettres qu’ils supposaient écrites par des personnages historiques. Ce fait ne saurait être révoqué en doute; il en existe des preuves frappantes. L’auteur du Holal, par exemple, donne la lettre que Motamid écrivit à son fils Rachîd dans la soirée après la bataille. Elle n’est que de deux lignes (voyez Abbad., t. II, p. 199); mais l’auteur du Raudh al-mitâr (ibid., t. II, p. 248) la donne aussi, et chez lui elle est différente. Une troisième, enfin, se trouve chez Ibn-al-Khatîb (ibid., t. II, p. 176), et celle-là n’a pas moins de quinze lignes. Or, il faut nécessairement que deux de ces épîtres soient de fabrique moderne; peut-être le sont-elles toutes les trois. La prudence commande donc de se tenir en garde contre les pièces soi-disant officielles que présentent ces chroniques; aussi dois-je avouer que je doute de l’authenticité de la plupart des lettres que donne le Holal, et que le bulletin où Yousof raconte la bataille de Zallâca et qui se trouve dans le Cartâs, me paraît fort suspect.
Note F, p. 210-236.
J’ai à justifier la chronologie que j’ai adoptée dans ce récit. A mon sens, Yousof arriva pour la seconde fois en Espagne dans le printemps de l’année 483 de l’Hégire, 1090 de notre ère, trois ans et demi après la bataille de Zallâca, assiégea Alédo pendant l’été, et s’empara de Grenade en novembre. Cependant Abou-’l-Haddjâdj Baiyâsî (cité par Ibn-Khallicân dans son article sur Yousof), l’auteur du Cartâs et celui du Holal donnent une autre chronologie; ils supposent que Yousof arriva pour la seconde fois en Espagne dans l’année 481 (1088) et qu’il assiégea Alédo[301] dans cette année-là; que dans l’automne il retourna en Afrique; qu’il revint en Espagne pour la troisième fois l’année 483 (1090), et qu’alors il s’empara de Grenade[302].
Contre cette manière de voir je dois observer, d’abord que les auteurs qui l’ont adoptée ne sont pas fort anciens (Abou-’l-Haddjâdj Baiyâsî écrivait au XIIIe siècle, et le Cartâs est du siècle suivant, de même que le Holal); ensuite qu’ils sont loin d’être toujours exacts[303], et enfin qu’ils ne sont pas d’accord entre eux quand il s’agit de signaler les mois. Ainsi l’auteur du Cartâs affirme que Yousof arriva pour la seconde fois en Espagne dans le mois de Rebî Ier 481 (juin 1088), tandis que Baiyâsî dit qu’il y arriva dans le mois de Redjeb, c’est-à-dire en septembre ou en octobre.
D’un autre côté, les auteurs les plus anciens et les plus dignes de foi, ceux du XIIe siècle, sont d’accord pour placer le siège d’Alédo et la prise de Grenade dans la même année, c’est-à-dire dans l’année 483 (1090). Ibn-Câsim de Silves, par exemple, qui a écrit une histoire très-estimée de Motamid[304], histoire dont Ibn-al-Abbâr nous a conservé des fragments, dit formellement qu’Alédo fut assiégé par Yousof et les princes andalous dans l’année 483[305]. Mohammed ibn-Ibrâhîm[306] atteste que, lorsque Yousof fut arrivé en Espagne pour la seconde fois, il assiégea Alédo et s’empara de Grenade. Ibn-al-Cardebous, dans son Kitâb al-ictifâ[307], dit la même chose, et il ajoute[308] que, lorsque Yousof vint pour la troisième fois en Espagne, on était dans l’année 490 (1097). A ces témoignages, très-respectables à coup sûr, nous pourrions ajouter celui d’Ibn-al-Athîr[309]; seulement cet historien, qui écrivait à Mosoul, et qui, par conséquent, n’était pas toujours bien informé de l’histoire d’Espagne, se trompe quand il dit que le siége d’Alédo et la prise de Grenade eurent lieu un an après la bataille de Zallâca, c’est-à-dire en 480 (1087).
Quant à la date précise de la prise de Grenade, l’historien Ibn-aç-Çairafî, cité par Ibn-al-Khatîb[310], dit que cet événement eut lieu le dimanche 14 Redjeb de l’année 483. Cette date soulève deux objections: d’abord le 14 Redjeb (26 août) tombait, non un dimanche, mais un jeudi; en second lieu, il est impossible que Yousof se soit emparé de Grenade dès le mois d’août, car, arrivé en Espagne au printemps, il assiégea Alédo pendant quatre mois[311] et jusqu’à l’approche de l’hiver, comme l’assure l’auteur du Cartâs. A la place de: dimanche 14 Redjeb, je crois donc devoir lire: dimanche 14 Ramadhân, c’est-à-dire 10 novembre. Le 14 Ramadhân tombait réellement un dimanche dans l’année 483, et ces deux mois se confondent assez souvent. Plusieurs auteurs, par exemple, disent que la bataille de Zallâca eut lieu dans le mois de Ramadhân 479, tandis qu’elle se livra dans le mois de Redjeb. Il se pourrait que dans ce temps-là on se soit parfois servi d’abbréviations pour indiquer les mois, et dans ce cas, les mois de Redjeb et de Ramadhân, qui ont la même initiale, pouvaient aisément se confondre. Rien, du reste, ne s’oppose au changement que j’ai proposé. Baiyâsî et l’auteur du Cartâs disent que Yousof se rembarqua avant la fin de Ramadhân, c’est-à-dire avant le 26 novembre. Or, dans l’espace de seize jours, il pouvait facilement recevoir la visite des princes andalous et faire le voyage de Grenade à Algéziras.