— Es-tu content? Mangeons, maintenant, j'ai bien faim.

BLEU

La demoiselle bleue aux bords frais de la source.

TH. GAUTIER.

Elle était princesse. Sœur de la reine, elle vivait près d'elle et partageait ses honneurs. Mais sa fantaisie aussi lui conseillait des plaisirs moins pompeux et elle voulait bien aller parfois chez une de ses dames d'honneur dont le mari était simple garde du corps et d'ailleurs excellent gentilhomme, jeune, beau, spirituel, tendre.

La princesse était mariée dans son pays à un prince qui pouvait devenir roi, si plusieurs générations disparaissaient dans un cataclysme. Ils ne s'étaient jamais aimés. La princesse, d'ailleurs, qui était parfois rieuse et toujours orgueilleuse, passait pour avoir un cœur de fer. Elle avait reçu beaucoup d'hommages, et n'en avait agréé aucun. Tantôt elle se moquait, tantôt elle prenait un ton glacé. Elle n'aimait que la toilette, le jeu et la domination. Ce qui lui plaisait chez le garde du corps, c'est que ses sourires y étaient des ordres ; ensuite, elle gagnait toujours au vingt-et-un ; ensuite ses robes et ses diamants éclipsaient toutes les autres parures et toutes les autres robes. Le garde du corps ne lui avait jamais témoigné d'autre sentiment qu'un profond respect.

Comme elle était blonde, elle aimait les étoffes bleues, les fleurs bleues, les saphyrs, bleus comme ses yeux, si bien qu'on avait fini par l'appeler la Princesse Bleue. Elle s'amusait de ce nom, qui semblait sorti d'un conte de fées. Un jour qu'elle écoutait les propos mélancoliques de sa dame d'honneur, elle se sentit quelque langueur dans la pensée et dans les membres, et elle dit : « Mon âme est un oiseau bleu. » Ce mot, qu'elle répéta plusieurs fois, lui rendit toute sa sérénité, tant il était joli. Alors elle regarda autour d'elle :

— Votre mari est donc absent, ma chère? Il me semble qu'il n'est pas venu me saluer.

— Mon mari vous paraît absent aujourd'hui, mais ne l'est-il pas tous les jours?

— Que voulez-vous dire?

— N'est-il pas tous les jours absent de lui-même?