Tout le monde imita la princesse et les deux époux restèrent face à face, fort troublés tous les deux.
— Madame, dit le mari, vous avez donc déplu à la princesse? C'est encore à vous que je dois cette avanie?
— Avanie? Comment, la dame de vos pensées veut bien vous recevoir en particulier et vous vous plaignez?
Il ne sut d'abord que répondre, car c'était la première fois que sa femme faisait allusion à des sentiments qu'il croyait tenir bien cachés dans son cœur.
— La dame de mes pensées, dit-il brutalement, c'est ma carrière, et vous l'avez sans doute brisée par vos bavardages.
— Je ne suis pas bavarde.
— Vous êtes sotte.
— Ah! laissez-moi, vous ne méritez pas d'être aimé.
La dame s'enfuit, ressentant une colère triste. Mais, malgré toute raison, elle espérait que l'intervention de la princesse serait heureuse, et elle passa la fin de sa journée à pleurer doucement.
Le garde du corps adorait la princesse en secret et sans espérance. Timide et violent, il gardait ses timidités pour sa divinité, ses violences pour sa femme ; mais quand il avait été brutal, il ressentait beaucoup de honte et sa timidité le faisait beaucoup souffrir. Il était presque toujours malheureux. Aussi, depuis quelque temps cherchait-il dans l'ambition un remède à ses maux. Il venait de passer l'après-midi à faire les plus humiliantes commissions pour la maîtresse du roi, inquiétée par les allures d'un amant subalterne qu'elle avait congédié. Le garde du corps devait, en échange d'un billet de trois lignes, recevoir un brevet de capitaine. Il tenait le billet dans son portefeuille et c'est à six heures exactement qu'il devait le remettre à la favorite.