Ainsi passait le temps, depuis quelques jours, quand l'amateur d'estampes reçut une lettre mystérieuse : « Monsieur, votre départ que j'ai appris, en me présentant chez vous, jeudi dernier, a contrarié un projet auquel je rêvais depuis quelque temps déjà. Une certaine impatience ne me permet pas d'attendre votre retour. Serais-je indiscret en me permettant d'aller vous déranger pour quelques instants au bord de la mer, où vous fuyez précisément les indiscrets?… » La signature, « Durand, de l'Institut », rappela à l'amateur d'estampes un visiteur qu'il avait reçu deux ou trois fois et qui, à sa dernière visite, paraissait distrait. Il se rappela aussi que Christiane s'était trouvée avec lui, le premier jour, qu'il l'avait saluée avec beaucoup de déférence, qu'il lui avait parlé, doucement, qu'il avait délaissé pour elle le carton des pièces rares.

Christiane avait conquis un mari. On n'en douta plus, quand on vit M. Durand s'installer à l'hôtel de la Plage, et, déclarant qu'il finirait là ses vacances, se mêler gravement aux entretiens frivoles des jeunes femmes. Le petit garçon l'avait détesté du premier jour. Il pensait :

« Celui-là, ce n'est pas un amateur d'estampes, c'est un amateur de Christiane. »

Cette pensée, qui lui revenait souvent, il la laissa même échapper tout haut, devant sa mère, qui le gronda très fort, tout en ayant bien envie de rire. Bientôt, personne ne nomma plus M. Durand que l'amateur de Christiane, et ce nom devait lui rester toute sa vie.

Ce fut la seule allusion à un mariage qui se décidait en silence. Vers la fin du mois, quand tout le monde, d'un commun accord, parla des préparatifs du retour, M. Durand attira à l'écart l'amateur d'estampes et lui dit :

— Je m'en vais. Ma résolution est arrêtée. Je suis bien décidément « l'amateur de Christiane ».

— Ah! Vous avez entendu?…

— Oui, et avec joie. Cela prouve qu'on m'a compris.

— Mais elle?

— Je n'ose pas.