Baissant les yeux, il dit lentement :

— Mon enfant, nous allons continuer notre lecture : Acte trois, scène huit.

— Monsieur Pappe, dit la grande écolière, avec l’air de n’avoir pas entendu, de quelle couleur étaient les cordes des violons? Pourpres, n’est-ce pas?

— Oui, répondit complaisamment Lionel Pappe, d’un très beau pourpre. Maintenant…

— De ce pourpre-là aussi sanglant, aussi clairement rouge sur la blancheur de la nacre?

Disant cela, elle avait ouvert son corsage, montrant sur son sein gauche une ligne rouge, toute vive et où perla du sang, quand elle y appuya la main d’un air tragique.

— Monsieur Pappe, j’ai voulu me tuer, hier. Chagrin d’amour? Nullement. Je suis vierge de corps et de cœur et je ne désire aucunes lèvres, — et croyez-vous que si je désirais des lèvres, elles se détourneraient à l’approche des miennes? Si j’avais eu un amour ou un caprice, je l’aurais satisfait. Non, j’ai voulu me tuer précisément parce que je n’avais ni amour, ni désir, à peine des curiosités, et si faibles que cela ne valait pas la peine d’ôter ma robe, — mon absurde robe noire de grande écolière, toute luisante sur la hanche du carton que je porte à l’école. J’ai voulu me tuer par ennui, j’ai voulu me tuer par dégoût de la misérable vie qui m’est destinée. J’ai voulu me tuer par haine des livres imbéciles qui étaient imposés à ma pauvre intelligence de vierge, par horreur pour l’humiliation spirituelle où les règles me maintenaient sous leurs pieds barbares. J’ai voulu me tuer, parce que je croyais que je ne pouvais devenir libre qu’en consentant à forfaire à ma liberté même ; parce que je croyais que ma beauté ne pouvait s’affirmer qu’en se donnant esclave à un maître, — et que je ne veux pas me donner à un maître! A tous, oui! A un seul, non! J’ai voulu me tuer, et j’ai été lâche — comme une femme! Quand j’ai senti la piqûre du couteau, ma main a faibli, la pointe de l’arme s’est relevée en traînant sur la peau qu’elle a liserée de ce fil de pourpre : je voudrais que la cicatrice en demeurât toujours vive et rouge : cela me rappellerait éternellement l’heure où la mort m’a fait comprendre la vie. Je veux vivre, je ne suis qu’une femme ; la métaphysique ne m’atteint pas ; je suis en dehors du cercle de ses flèches, et il me semble que je comprendrais si bien si on voulait enseigner ma chair!

Elle reprit avec un rire hystérique en se penchant vers Lionel Pappe.

— Voilà le fil de pourpre, voilà la corde rouge du violon des sirènes.

— Enfant, dit Lionel Pappe, pourquoi chercher des excuses au désir? Laisse chanter ta chair comme le violon des sirènes ; ne réfléchis jamais sur toi-même, ni sur les vieilles images, ni sur la vie, ni sur la mort, — et ne reviens jamais ici, car tu aurais honte, sirène innocente, de la victime de ta chanson d’amour.