— C’est le Tranche-têtes, seigneur.
— Ne l’ai-je pas supprimé? dit Sansovino. N’ai-je point annihilé cette cruelle fête ou douze têtes de vierges tombaient sans gloire et sans expiation pour la seule sauvegarde d’une tradition criminelle et folle? Dans les temps anciens, tu le sais, il n’y avait qu’une victime. Il en fallut deux, bientôt, puis quatre, puis douze à la superstition stupide de la plèbe et des prêtres… Douze crimes pour honorer l’infini!… Amalio, je suis venu et j’ai protégé mon peuple contre lui-même ; j’ai défendu tous les sacrifices sanglants : ni douze têtes, ni une seule. Plus de sang! Que demandent-ils donc? Ne suis-je pas obéi?
— Vous êtes obéi seigneur. Aussi, je ne comprends pas.
— Alors, à quoi es-tu bon? Retourne, amène-moi un de ces sauvages, un chef, s’il y en a… Oui, la Plèbe a toujours des chefs… Les chefs sont la conscience de la Foule… Amène-moi la conscience de la Foule, que je la sonde, que j’enfonce mon bras dans le secret de ces ténébreuses entrailles!
— Je sais ce qu’ils veulent, prince, dit Fulvia.
— Tais-toi et habille-toi. Le Peuple va entrer ici, et il n’aime pas la beauté. La beauté le surprend et le met en colère.
Fulvia obéit.
— Angiolo, viens, et soyons bien, bien sages. Viens, ami, et je vais te dire une histoire. Chut! Tu ne sais pas ce que c’est que la fête du Tranche-têtes? Ecoute bien!… Oh! c’était si beau!… Figure-toi tous les ans, à Pâques, quand le soleil monte et s’épanouit comme une grande fleur d’amour… tu fus jamais amoureux, toi, l’Angiolo?… douze belles filles de trois fois six ans, et blondes comme Lui, se sacrifiaient pour la Cité et mouraient pour perpétuer la vie… Elles allaient, vêtues de blanc comme de nouvelles épousées, vers la montagne du Levant, et là, toutes se dépouillaient de leurs parures et, nues, se baisaient sur la bouche, puis s’agenouillaient, et l’homme rouge leur coupait la tête… Il était beau, lui aussi, l’homme rouge, et fort, et grand! Douze fois la hache tombait, et ses bras ne mollissaient pas… Ah! la belle fête! Le Peuple entier était là, pleurant d’amour, chantant des cantiques au Dieu si bon qui donne la vie avec joie et à qui il faut la rendre avec joie. Du sang, du sang, mon petit l’Angiolo! Le beau sang pur coulait sur les flancs de la montagne de marbre, et les vierges buvaient une goutte du beau sang pur et vierge, pour devenir aptes à l’amour et à l’enfantement… Maintenant, les filles seront délaissées et elles seront stériles… O Sansovino, pourquoi as-tu défendu la fête?… Tu dors, mon petit l’Angiolo :
Fais dodo,
L’Angiolo,