— Prince, dit la bergère, devinant que son seigneur était devant elle, ô prince! je ne suis pas venue pour être reine, je ne suis rien qu’une pauvre fille et une malheureuse pécheresse! Oui, prince, une pécheresse! Je ne veux pas vous abuser : je suis… je suis… une fille perdue!
Elle pleurait et elle gémissait tant, que son pauvre corsage usé éclata sous l’effort des sanglots, laissant voir deux tout petits seins candides et peureux, pendant que le prince, lui baisant la main, répétait simplement :
— Tu es reine, tu es reine, tu es reine!
LA VILLE DES SPHINX
C’était une ville merveilleuse et unique qui s’élevait au milieu du grand désert, si vaste qu’elle enfermait dans ses murailles des prés pleins de troupeaux, des champs de labour, des forêts, des vergers, des sources et un lac d’amour où les jeunes filles allaient se baigner nues le troisième jour de la nouvelle lune.
Jamais personne n’était entré dans la ville merveilleuse, jamais personne n’en était sorti.
Elle s’étendait au milieu du grand désert, orgueilleuse d’être unique, d’être le monde, d’être la vie, d’être la joie tombée du ciel parmi la tristesse infinie des sables.
Ses habitants, doux, simples et voluptueux, ignoraient les formes d’une religion précise et la tyrannie d’un gouvernement strict, pareils à ces Indiens divins que visita Benjamin de Tudèle qui ne connaissaient d’autre magistrature que celle de la bonne volonté. Cependant, la vue des merveilles qui éclataient à l’horizon leur avait fait concevoir la possibilité de délices futures, le probable prolongement, au delà de la mort, des jouissances de leur humanité.
Très loin autour des murailles, il n’y avait que des sables, des pierres, ou des petits rochers blancs comme de vieux ossements ; mais, là-bas, près du cercle, on distinguait fort bien, les jours de grande clarté, des forêts miraculeuses, toutes bleues, de hautes tours blanches sommées d’or, et, vers le couchant, un palais rose aux mille fenêtres de lumière ; des tourbillons d’anges volaient au-dessus de la cime des arbres, et leurs ailes écrivaient dans l’air pur des éclairs.
Ces merveilles consolaient, à l’heure de la mort, les habitants de la ville unique ; ils imaginaient une migration des âmes vers les forêts bleues, vers les tours blanches sommées d’or et vers le palais aux mille fenêtres de lumière ; ils se revoyaient, angéliques et immortellement joyeux, zébrer l’air pur des éclairs de leurs ailes, et la volupté de planer au-dessus des cimes leur semblait si douce que certains mouraient volontiers, par le désir d’une telle métamorphose.