Heureux comme était ce peuple, l’idée d’un bonheur qui se noie dans la ténèbre lui était insupportable ; ils aspiraient à l’absolu du plaisir et ne voulaient pas comprendre les droits de la mort, — l’infélicité de la vie qui induit les hommes à souhaiter de fondre comme un grain de sel dans l’Océan du néant ; ils croyaient donc à la pérennité de leurs âmes innocentes, — non par dogme ou doctrine, mais comme on croit à la véracité d’un conte charmant et aux caresses d’une illusion.
Nul en ce pays ne se souciait plus de la vérité ; on admettait cet axiome : « La vérité c’est ce que je crois. » Et l’on permettait à autrui d’avoir une vérité à soi et même plusieurs, comme on a un petit chien ou des oiseaux familiers. Il y avait une légende sur la Vérité, et on la représentait comme une sorte de croquemitaine, qui, d’un seul regard, stupidifie les enfants et les imprudents ; certains, sans doute par divination, la peignaient tel qu’un monstre haineux et féroce qui happe les hommes par une jambe et se sert de cette massue pour écraser les autres hommes. (Ces gens simples, le jour où ils voudront des dieux, éliront sans doute pour patronne la candide Liberté, femme aux grands yeux indulgents, créature d’amour et de grâce, au geste fier.) Nul en ce pays n’avait donc jamais eu l’idée d’aller voir si les merveilles lointaines de l’horizon étaient de vraies merveilles, des édifications dignes de foi, des arbres authentiques, des anges réels ; nul n’avait jamais tenté de franchir le seuil veillé par les deux sphinx.
Bêtes de bronze, mais oraculaires, vivantes quand il leur plaisait, œuvres effroyables d’une magie préadamite, deux sphinx gardaient la seule porte de la ville, la porte par où il est défendu de sortir. Elles souriaient dans leur sommeil d’airain, les deux bêtes gardiennes établies là par Istakar, le fondateur de la ville, et, méditatrices, elles semblaient n’avoir choisi l’immobilité de la mort que par dédain pour le geste de la vie. Parfois, des paroles sortaient de leurs lèvres immuables ; c’étaient des poèmes ou des contes si anciens qu’on ne les comprenait plus guère ; mais, recueillis et écrits, ils servaient de talismans et de formules d’amour. Sphinx et sphinge, à l’heure de la nubilité, les adolescents venaient visiter les bêtes de bronze et les baiser sur la bouche ; les filles baisaient la bouche de la bête dont une barbe pointue triangulait la face et les mâles baisaient la bouche de la bête qui avait des mamelles de femme.
Or, un jour, un adolescent, déjà fort comme un homme et plus instruit qu’un vieillard, après avoir baisé la bouche de la sphinge, toucha de ses lèvres la fleur des seins d’airain, et dit :
— Sphinge, réponds-moi.
La sphinge répondit ainsi :
— Enfant, comment as-tu trouvé le secret d’Istakar?
— Je l’ai trouvé, puisque tu me réponds.
— Reviens demain, dit la sphinge ; c’est le jour où le peuple s’amuse au jeu du bain sacré, le jour où, pour la première fois, les filles écloses dans l’année, à la vie de l’amour, se montrent nues sur les rives du lac. Au lieu de suivre le peuple, viens ici, et je ferai ta volonté, — puisque tu sais le secret d’Istakar.
Le lendemain, dès que l’adolescent fut arrivé, une petite porte s’ouvrit lentement dans la muraille, pendant que d’une voix lamentable la sphinge disait ce seul mot :