Rosule souriait ; Irénion semblait heureux ; les grains de nacre du chapelet se déroulaient lentement et joyeusement ; un jour, il osa interroger Rosule.
C’était pendant une promenade distraite autour d’un étang aussi large qu’un lac et aussi profond que la mer ; l’eau était pure et bleue ; le soir, on y voyait les étoiles.
— Ai-je menti à mes promesses? demanda simplement Irénion.
Rosule ne répondit pas.
— Rosule, petite rose qui vous croyez vénéneuse et qui n’êtes que parfumée, reprit doucement Irénion, ai-je menti à mes promesses?
— Oui! répondit Rosule.
— Rosule, c’est vous qui mentez à vous-même. Vous n’avez pas dit oui ; j’ai mal entendu. Rosule, avez-vous vraiment dit oui?
— Oui, dit Rosule.
Ils demeurèrent silencieux quelques instants, puis Rosule dit encore :
— Imprudent, qui me forcez à réfléchir et à faire pencher d’un côté la balance qui eût sans doute oscillé éternellement, vous me demandez si vos promesses de joie se sont réalisées? Je n’en savais rien. Vous me demandez si je suis heureuse? Je sais maintenant que je ne l’étais pas assez pour que le bonheur fût écrit en lettres sûres et clairement lisibles dans ma conscience, — mais, avant votre interrogation, je ne pensais pas à déchiffrer le mot peut-être en train de naître, de se former et de se dorer. Vous m’avez posé une question : il fallait y répondre et j’ai répondu. N’ayant rien à dire, rien de précis, je ne désirais que me taire et garder dans les limbes mon verbe informulé : vous lui avez donné la vie en parlant vous-même. Imprudent, médiocre imprudent trop facile à contenter, vous ignorez donc qu’il manque toujours quelque chose aux âmes élues, quelque chose que ni l’Amour, ni l’Homme, ni Dieu, ne peut leur donner! Le seul bonheur atteignable par un être intelligent, c’est l’inconscience de son malheur ; je dois vous apprendre cela pendant qu’il en est encore temps, homme grand et fort, pendant que votre cervelle de géant palpite encore dans les puissantes murailles de sa dure ossature, vous apprendre cela à vous, moi la faible Rosule, la petite rose vénéneuse! Vous supposez donc, monsieur, que vous m’avez comblée de joies, comme une mesure de froment où l’on verse le grain jusqu’au ras du cercle de fer? Non, j’ai une âme ; c’est dire que je suis insatiable : vous avez eu tort de m’en faire souvenir. Songez à ce que je vous ai dit, un jour d’automne, au passage du ruisseau et sous les noyers, pendant que les jardins s’embellissaient à l’éclat du soleil couchant, — et songez aussi à la mort de ma poupée, dont la tête était de porcelaine.