» Et maintenant, mon amie, me voilà au lendemain matin et dans cet état : honteuse et joyeuse, humiliée et satisfaite! Je sais, je suis, je vis, femme, comme Psyché, par un homme, ou par un succube? Oh! que m’importe, puisque c’est fait, et puisque je ne reverrai jamais l’initiateur, — car (je le jure) j’ai brûlé la carte sans la lire. Un recommencement, ou seulement la possibilité d’un recommencement cela aurait été, non plus un crime, mais une bassesse!

» J’accomplirai peut-être une destinée vulgaire — et de mensonge, si je me marie, — mais au moins mon premier pas dans le mystère aura été hardi, incroyable et diabolique — ou divin! — et si je n’en dois pas faire un second, je demeurerai heureuse quand même.

» Heureuse de ma chute, oui, et je le redis, devrais-tu en pâlir de peur ou d’horreur? J’adore en rougissant, mais j’adore la Cause inconnue, obscure et formidable qui m’a couchée sous l’étreinte d’un passant, — et cela dans la banalité d’un wagon souillé de toutes les respirations, pendant que les essieux craquaient, pendant que les roues, mordant les rails, sonnaient comme les marteaux d’une lointaine forge, pendant que le train courait, plus fou que mon sang, vers l’abîme, vers le néant!… »

TRISTANE

I

Tristane s’en allait sous les feuilles rousses qui s’envolaient une à une et revenaient tomber à ses pieds. L’automne affligeait le grand bois de hêtres et de chênes, mais les tardifs chênes avaient encore des couronnes vertes, et Tristane songea que la vie ne meurt pas sans de suprêmes reviviscences ; elle releva la tête et vit que parmi les nuages blancs un fleuve de bleu brillait d’une pâleur douce.

Elle marchait serrée en une robe d’amazone, toute noire, mais le col ceint d’un serpent de fourrure fauve ; tête nue, car elle était chez elle ; sa coiffure inébranlable défiait les surprises du vent, et les bandeaux, d’un blond charmant, voilaient les soucis de ses tempes : — elle marchait mélancolique et lente, laissant sa longue robe noire balayer l’herbe où s’endormaient les dernières pâquerettes.

Cette promenade au-devant du dernier amant la menait maintenant par des sentiers plantés de souvenirs, églantiers et leurs baies sanglantes et amères qu’elle cueillait au passage en se déchirant les doigts.

« Etre toute petite encore avec tout le mystère de la terrible forêt devant les yeux, se contenter d’une caresse fraternelle et d’une robe de fanfreluches, et tout d’un coup vouloir une des fleurs de la lisère, vouloir les lèvres du petit mauvais sujet qui s’écorche les jambes à grimper le long de l’arbre où tremble un nid vide. »

Mais Tristane se commentait son premier souvenir :