Jose tira au sort et il fut soldat. C’est en ce métier qu’il apprit sérieusement ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Au bout de quatre ans, il possédait une morale complète et respectueuse ; il savait qu’il y a deux classes d’hommes : les supérieurs et les inférieurs, et qu’on reconnaît les supérieurs à la quantité d’or dont se brodent leurs manches. Ces notions ne lui devinrent pas inutiles quand il fut sorti de la caserne, car, dans la vie ordinaire, il y a aussi deux sortes d’hommes : les supérieurs et les inférieurs, ceux qui travaillent et ceux qui regardent les autres travailler. Comme il trouvait cette distinction toute naturelle, sans doute grâce à son instinctive philosophie, Jose travailla.
Josette ne s’était pas mariée. Ses parents avaient tout perdu dans un mauvais procès, et, pauvre vachère, elle allait traire les vaches dans la rosée en songeant qu’il est bien triste pour une fille de n’avoir pas d’amoureux.
Jose, apprenant ces nouvelles, eut de la joie. Il fit confidence à son père de son vieil amour et de ses projets.
— Epouser Josette, dit le vieux paysan, une fille qui n’a peut-être pas trois chemises et qui se fait des jarretières avec une poignée de chanvre! Tu n’es pas riche non plus, c’est vrai, mais nous avons fait un petit héritage, le blé a bien rendu cette année, et je te donnerai de quoi t’établir quand tu m’amèneras une bru qui ne soit pas servante. L’argent veut l’argent, mon fils ; il ne faut pas le contrarier.
IV
Des années passèrent. Jose perdit ses parents et, au lieu d’un adorable bas de laine, trouva des dettes. Tout courage fut inutile et tout labeur. Comme des souris, les hommes de loi grignotèrent le petit patrimoine, et Jose, un matin pendant qu’on vendait sa maison, prit un bâton et s’en alla, aussi loin qu’il put aller, chercher sa vie. Mais, à mesure qu’il allait, la vie fuyait devant lui, et il marcha tant et si longtemps, qu’ayant fait le tour de la terre, il se retrouva dans le champ, au bord de la route, où, pour la première fois, jadis, il avait rencontré Josette.
Il posa son bâton et, s’asseyant sur le revers du fossé, il tira de sa besace un morceau de pain et une pomme. Avant de manger, il réfléchit si tristement, si tristement que sa faim se passa et que la pomme et le morceau de pain tombèrent à ses pieds.
Il faisait froid, même à l’abri du vent, il ramena sur ses genoux son grand manteau loqueteux et s’enveloppa la gorge dans la vaste barbe grise qui, souvent, avait effrayé les petites filles.
Comme il songeait à cela, il entendit des cris aigus, et voilà des enfants qui reviennent de l’école, tout pareils à ce qu’il était il y a plus de soixante ans. Soudain, il comprit l’inutilité de tout et l’abominable stupidité de la vie. Il se leva et brandissant comme une fronde sa musette vide, il fit plusieurs fois le tour du champ tel qu’un halluciné.
Au troisième tour, il tomba dans un grand trou de feuilles sèches ; il y resta, et, comme la nuit approchait, il s’y arrangea pour y dormir.