[174] Son nom grec αργεμονη lui venait de ce qu’elle servait, d’après Dioscoride, à guérir l’αργεμον ; l’idée de blanc est contenue dans le nom du mal (ulcère blanc) et non dans celui de la fleur.

Nielle, c’est la « petite Noire », nigella ; les Grecs disaient de même μελανθιον et ils disent encore μελαντι. Le français nielle n’a, sans doute, jamais contenu l’idée qui est évidente dans nigella ; pour la retrouver, il faut aller chercher les formes verbales où la nielle est appelée l’herbe au poivre[175], et voici la poivrette, la piperelle, les spezii, les épices (Parme), l’alipivre (portugais) ; on trouve en allemand Schwarz kümmel, (le carvi noir), mais les langues modernes ont surtout baptisé la nielle d’après sa très vague ressemblance avec des cheveux, de la barbe, de la laine, une toile d’araignée et, rencontre assez curieuse, la nielle et l’agnelle, si différentes sémantiquement, ont fraternisé sur le terrain phonétique : on trouve dans le domaine d’oc, les formes niella, gniella, niello, aniello, aniella et, en Piémont, agnela. Le vieux français disait barbute et barbue ; à Parme, c’est comme en Normandie la barbe de capucin, barba de fra ; en Roumanie, la barbe de boyard, barba boïarului ; en Allemagne, la chevelure de Vénus, Venushaar et, image plus pittoresque, la fille de crin, braut in haren ; en Angleterre, la barbe blanche, oldman’s beard ; en Catalogne, aranyas, image que se disent nos patois avec arogne et irogné (toile d’araignée).

[175] « Graine noire » est le nom de la nielle dans beaucoup de dialectes arabes.

Violette de chien. Hépatique. Anémone.

Il y a une violette sauvage, très pâle et sans odeur, qui s’appelle dans une grande partie de la France violette de chien, c’est-à-dire bonne pour les chiens. Cette expression se retrouve en Wallonie viyolette de tchin ; en Galicie, viola de can ; en Allemagne, hundsveilchen ; en Luxembourg, honzfeiol ; en Flandre, hondsvioletten ; en Angleterre, dog’s violet ; en Suède et en Danemarck, hundefiol. Le latin de nomenclature viola canina est la traduction de ces appellations populaires ; peut-être cependant l’a-t-il propagée dans quelques langues[176].

[176] Le latin d’officine a certainement eu une très grande influence sur les noms même populaires des plantes ; il en a encore. Cela s’explique par les relations des pharmaciens et des cueilleuses de simples. M. E. Rolland a rencontré une de ces femmes connaissant les noms de toutes les plantes de son pays ; dans la liste que j’ai vue beaucoup de mots sont des déformations évidentes des noms du Formulaire (Mars 1899).

L’hépatique ne semble pas avoir[177] de nom français, et on ne connaît pas son nom populaire latin. Sans qu’on puisse les soupçonner d’avoir littéralement traduit le latin savant trifolium hepaticum, les divers dialectes méridionaux lui ont, cependant, donné le nom d’herbe au foie, erba del fetje, d’aou fégé, au fedzo, etc. ; en italien, c’est aussi la fegatella ; en catalan, l’erba fetgera ; en espagnol, la higadela. Les langues germaniques, Scandinaves et slaves constatent la même relation : anglais, liver-wort ; hollandais, leverkruid ; allemand, leberblume et leberkraut ; transylvanien, liewerkrockt ; islandais, lifrarurt ; suédois, lefverrœt et levferblad ; danois, leverurt ; polonais, watrobnik.

[177] Le Nomenclator lui donne le nom bizarre de porcorau.

L’histoire de l’anémone est pareille et tout aussi concluante. Son nom français le plus répandu semble coquelourde, où il est peut-être possible de reconnaître clocca lurida ; du moins l’idée de cloche se retrouve-t-elle clairement dans plusieurs des noms donnés à cette fleur : clochette, en certaines parties de la France ; kuhschelle[178] (clochette de vache) et osterschelle (clochette de Pâques), en Allemagne ; klockenblome (fleur à la cloche), aux environs de Brême ; Coventry bells (cloches de Coventry), dans le centre de l’Angleterre[179]. Mais il était particulièrement intéressant de savoir si la valeur du mot grec ανεμονη se rencontrait dans les noms véritables de l’anémone ou dans ses surnoms populaires. Or, partout, en Europe, l’anémone est l’herbe au vent, la fleur ou la rose du vent[180] : erba del vent (Gard), erba de vent (Milanais), erba do vento (Galicie), flor del viento (Espagne) ; c’est, en Allemagne : windroschen (la rose du vent) ; en Flandre, windkruid (herbe au vent) ; en Danemarck, windrose ; en Russie, wetrezina, la fleur du vent.

[178] Pour le passage de l’idée de cloche (clocca) à l’idée de coquille (concha), on peut comparer l’allemand schelle (clochette) et l’anglais shell (coquille). De cloque à coque et réciproquement des interpositions sont fort possibles, surtout dans une région de la langue où la transmission des sons n’a jamais été fixée par l’écriture.