La métaphysique pose des axiomes, l'expérience les vérifie; si elle n'en a pas le droit, elle le prend.

L'Intelligence absolue pense dans la solitude absolue de l'Infini, et sa pensée oeuvre la tapisserie que nous sommes—à l'envers—: hommes, bêtes, plantes, pierres. Elle a son moteur en soi; elle part d'un point du cercle pour revenir au même point du cercle, et ce simple mouvement, toujours le même, est infiniment fécond.

Pour l'intelligence limitée, les conditions de la pensée sont toutes différentes; elle a besoin de l'excitation du choc extérieur. Réduite à soi, c'est le prisonnier au secret. Dans ce cas, la pensée se résorbe et, ne vivant plus qu'autosubstantiellement, se dévore elle-même et se résout en la non-pensée[80]. La pensée d'autrui est le miroir même de Narcisse, et sans lequel il serait ignoré éternellement. Il s'aime, parce qu'il s'est vu; on se voit dans un miroir, dans des yeux, dans le lac de la pensée extérieure. Tel Narcisse intellectuel, contenté par un auditoire composé d'une femme qui fait semblant d'écouter, s'épandrait moins s'il n'avait pour confidents que les arbres de la forêt, ou Mnémosyme, plâtre pourtant indulgent. Mais, à défaut de l'objet-pensée, Narcisse s'amuse encore à interpeller la patience muette des rochers et la bruissante sympathie des arbres; il écoute, il a créé Echo. Echo est la pensée en laquelle il peut vivre: il la nie et il meurt[81].

Note 80: [(retour) ]

Telle est la signification symbolique de l'histoire d'Hugolin. Prisonnier, séparé de la source de l'activité mentale, il dévore ses enfants,—c'est-à-dire qu'il se dévore lui-même, qu'il dévore ses propres pensées. Pour cela, il est châtié éternellement, car il a voulu nier, par orgueil, les conditions même, de la vie de relation, telles qu'elles nous sont imposées; il avait obéi aux propres suggestions de ses enfants, de ses pensées, de son égoïsme, et l'égoïsme eut plus de puissance que l'amour,—«et la faim eut plus de puissance que la douleur.

Poscia, più che'l dolor pote'l digiuno
DANTE, Inf., XXXIII, 75.

Poscia, più che'l dolor pote'l digiuno
DANTE, Inf., XXXIII, 75.

Note 81: [(retour) ]

Et devenu fleur, si nous attendons jusque-là,—oeillet-Notre-Dame (a): ou porion (b)—il faut que la fleur soit cueillie. Nous l'entremêlerons à l'hyacinthe, au lys, au lychnis, au lierre, et nous en couronnerons nos amies à l'heure de nos festins métaphysiques (c):

Hederae Narcissique ter circumvoluto circulo
Tortilium coronarum...

a: Commentaires de Philostrate, Tableaux (Paris, 1620, in-folio).
b: Commentaires d'Athénée, Deipnosoph. (Paris, 1598, in-folio).
c: Citation d'Athénée, édit. gr. lat. (Ibid.)

Et nous jouerons à les orner d'inédites et touchantes grâces.

—Tu vero admodum variam e floribus coronam gestabis mollissimam, suavissimam.

—Summe Jupiter, illam habentem, quis osculabitur

Oui, qui baisera sur la bouche la reine du jeu?

Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiéterait même pas des reflets qui dorment dans les sources. A l'écart de tout, en une solitude rigoureuse et farouche, il soignerait, jaloux et silencieux, la fleur précieuse de son jardinet, trop précieuse pour l'oeil d'autrui. Tels peut-être les solitaires de jadis? Non, car ils ne cultivaient leur moi que pour l'arracher, attendant que la plante fût devenue assez solide pour donner prise aux mains du renoncement[82]. Illogique, il convie autrui à visiter ses plates-bandes et ses serres, car, horticulteur à la mode, et non plus pauvre jardinier, il exhibe d'alléchantes collections d'azalées et de phénoménales orchidées, images provignées de son orgueil. Lui seul est le grand horticulteur, mais sa propre affirmation défaille si les autres ne la confirment.

Note 82: [(retour) ]

Le solitaire, même seul, n'était pas toujours seul. Parfois il entendait «la voix qui parle aux solitaires.» (Hello, Physionomies de Saints, p. 423.)

Nietzsche, le négrier de l'idéalisme, le prototype du néronisme mental, réserve, après toutes les destructions, une caste d'esclaves sur laquelle le moi du génie peut se prouver sa propre existence en exerçant d'ingénieuses cruautés. Lui aussi veut qu'on le connaisse et que l'on approuve sa gloire d'être Frédéric Nietzsche,—et Nietzsche a raison[83].

Note 83: [(retour) ]

L'auteur ne change rien à ce paragraphe où apparaît son ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance même est bonne à constater, à cause du parallélisme de certaines idées. Plus d'un esprit libre et logique de ce temps a relu dans Nietzsche telle de ses pensées.