—Voici mes mains, interrompit encore la princesse Elade. Sont-elles aussi douces en réalité qu'en songe? Rêviez-vous tantôt ou rêvez-vous maintenant? Comment faites-vous, Vitalis, pour discerner le rêve du réel? Moi, je rêve si fortement, qu'il n'y a aucune lacune entre mes songes et ma vie,—et je m'embarrasse peu de savoir si mes sensations sont sages ou folles: être aimée me contente, que cela soit rêve, que cela soit réalité. Vous êtes ici, puisque je vous touche, puisque je vous entends, puisque je vous respire; je n'en demande pas plus: Vitalis, ou fantôme de Vitalis je vous chéris pareillement! Vitalis, je vous tiens et je désire vous garder. Vous resterez!

—Vous me garderez, répondit Vitalis.

—Oui, je vous garderai, continua la princesse Elade, car je vous aimerai tant que vous perdrez la notion des jours et des nuits, des heures et des minutes, et vous resterez près de moi,—et vous me sauverez…

—De quel danger, de quels hommes?

—Des hommes qui viendraient après vous, ô mon ami! Car je suis condamnée à aimer toujours, et à toujours aimer celui qui m'aime, celui qui m'a désirée à travers la prairie qui est mon Océan, celui qui a découvert le Château Singulier, celui qui, par sa seule présence, a donné des ordres muets au bac de mes douves, celui dont mes lèvres ont touché les lèvres. Il faut que j'aime, c'est ma destinée; si je n'aimais pas, je mourrais, et si mon cœur se révoltait contre l'amour, j'éprouverais des affres plus douloureuses que la mort. Tu le vois, je suis la Prostituée.

—Tu es la princesse Elade, tu es mon amour.

—Ah! tu m'aimes donc, malgré le Mot? Alors, comprends!

—Non, dit Vitalis, je ne veux rien comprendre que la beauté de tes mains…

—Mes mains, ta chaîne?

—Ma chaîne, dit Vitalis.