[V]
LE BOURDON
Je serais un gros bourdon, tout
de velours, qui s'enfonce et disparaît
dans une clochette de digitale.
Mardi, 15 mai.
«Diomède, mon ami, vous êtes pareil aux autres, vous avez peur, vous aussi. Pourquoi depuis si longtemps ne vous ai-je pas vu chez moi, ou dans ces maisons amies si hospitalières à nos vaines causeries? Oui, nous sommes deux moissonneurs qui doivent se rejoindre dès le point du joui pour faucher l'ivraie triste ou ces frauduleux épis d'orge dont les grains sous la main s'en vont en poussière. Poussière qui contient un principe in connu de vie et de rénovation, poussière inutile aux moisonneurs, mais plus riche peut-être en mystères que les blés les plus lourds et les farines les plus pures. Est-ce moi qui vous fais peur, ou tant de vanité? Mais qui sait celle qui sera belle entre nos paroles, féconde entre nos actions? Peut-être les plus méprisées. Et peut-être que la face des choses va être changée, parce que vous avez cueilli pour mon corsage une fleur le long de votre chemin. Pouvez-vous mesurer la puissance de mon sourire, même équivoque, et si mon épaule est blanche ne serez-vous pas content, plus fort et plus courageux? Vous est-il donc impossible de me baiser la main si doucement que j'en sois émue et prête à monter au ciel?
«La vanité essentielle de nos relations, je veux la maintenir. Laissons les épis pleins de sang à ceux qui mourraient d'une autre nourriture. Êtes-vous rassuré, de n'avoir qu'à papillonner sur des fleurs? Car, je le sais, j'ai l'air d'une impudente dévoratrice, moi qui suis la plus innocente des vierges. Ma puissance charnelle échappe à ma volonté; elle est toute en parfum; je suis candide comme le lilas ou comme l'encensoir, et naïve au point d'être sans pudeur corporelle. Voulez-vous me voir nue? Vous verrez une statue, comme il y en a dans les musées.
«J'ai cru deviner que vous aviez peur d'être mangé par la lionne, pauvre héros si précieux! Ne tremblez pas. Je n'ai pas faim. Je n'aime que vos paroles et votre air d'être supérieur même à votre peur. Il m'est agréable de vous écouter. Vous racontez ce que vous ne ferez jamais, et peut-être êtes-vous capable défaire ce que vous ne dites pas. Vous êtes chimérique et juste assez hypocrite pour paraître mystérieux. Cela me plaît. Je rêve sur vous, n'ayant rien à rêver sur moi. Le harem que vous avez dans la tête m'admet derrière une fenêtre grillée. Je regarde sans rougeur et sans émotion: les gestes que je vois me paraissent obscurs et je ne cherche pas à lever le voile que vous tendez sur les autres. Ne me croyez pas offusquée par ces jeux et la nudité de toutes ces nageuses; seulement, je n'entrerai pas dans votre fleuve et je ne vous convierai pas à venir vous baigner avec moi au petit lac secret et sacré où je lave mes genoux et mes péchés.
«Voilà donc, ami, deux ou trois belles pages comme vous les aimez (j'espère) de tulle brodé avec le plus grand soin, à votre intention, et à mettre dans un tiroir sous un sachet à l'héliotrope blanc (ou bleu); ensuite, nous allons mieux nous comprendre, et même je vous dirais tout ce que je pense, si nies pensées m'étaient plus dociles.
«Mon cher Diomède, il faut vraiment que je vous aime beaucoup ou bien que j'aie grande foi en votre loyauté, ou bien que je vous sache trop timoré (ou trop fier), pour profiter d'un aveu, ou encore que j'éprouve un plaisir tout féminin à m'humilier devant vous; mais vous le saurez: je vis dans une solitude d'âme toute pareille à la mort. À certaines heures, je suis une jeune fille qui s'ennuie, seule à mi-chemin sur la passerelle, également loin de la poupée qu elle méprise et de l'homme dont elle a peur. Car moi aussi j'ai peur, non de vous, quoique, peut-être comme vous, du voleur connu ou inconnu. C'est une phase qui peut durer et se consolider, si l'on y met le ciment de la dévotion intellectuelle et que le mortier prenne et dure.