Comme ils s'en revenaient, Diomède dit à Pascase:
—Mauve est un pacha. Vous avez vu la scène de fascination? Elle prend qui elle veut. Ah! Mauve nous donne un bel exemple de franchise et de liberté! Elle n'est pas domestique; la niche ne la jamais domptée ni même engourdie. Elle marche. Elle a des jambes admirable, des jambes de femme qui marche, qui court après le plaisir, des jambes si différentes de celles qui attendent ployées ou couchées!
—Elle est simplement luxurieuse, dit Pascase.
—Sans doute, Mauve est luxurieuse et c'est ce qui fait la beauté de ses jambes. Luxurieuse? Elle est la luxure même, la luxure active, consciente, presque raisonnée. Elle aime l'acte pour lui-même, pour ce qu'il comporte de mouvement, de vie, de sensation immédiate. Pourtant, vaniteuse, elle choisit moins ses amants pour leurs attraits sexuels, que pour leur nom ou leur esprit. Je la crois très heureuse; elle mérite de l'être.
—Vous avez l'air de l'aimer beaucoup?
—Beaucoup, répondit Diomède. Elle m'est un spectacle charmant, instructif et moral. Oui, moral. Mon ami, dans le petit monde où je vis et que j'ai contribué à créer, la morale ne s'entend pas sur le mode ancien. On estime que l'être le plus moral est, non pas celui qui subit docilement la loi, mais celui qui s'étant créé une loi individuelle, conforme à sa propre nature et à son propre génie, se réalise selon cette loi, dans la mesure de ses forces et des obstacles que lui oppose la société. Mode nouveau, mais plutôt retrouvé et reconstitué avec quelques éléments inédits, car c'est en somme le principe de la morale religieuse, pour laquelle l'âme, (c'est-à-dire l'individu, l'être indéchirable et imbrisable), existe unique et sacrée. Cette morale est très détestée des États, qui la punissent et des historiens, qui la réprouvent. Ils ont raison: elle tend à détruire l'autorité, car on comprend mal l'autorité physique qu'une âme peut avoir sur une âme. Or, considérez, Pascase, que le corps n'est que la manifestation visible de l'âme, ainsi extériorisée selon son pouvoir de créer la ma tière et les mondes; oui, les mondes, et représentez-vous le petit monde que vous êtes, si fermé, même à moi, si impénétrable à mes idées et à mes imaginations. Vous riez, que je voulusse jamais vous imposer une doctrine, et vous jugez le monde sur celle que vous impose la force. Si j'étais le plus fort, Pascase, vous penseriez comme je pense. Prenez-vous donc vous-même pour commune mesure, ainsi que les colporteurs encore, justes et sages, aunent le drap à l'aune de leurs bras. Je crains, mon ami, que vous n'ayez aucune religion; sans quoi vous comprendriez mieux votre importance dans le plan général de l'univers, et quelle place vous tenez, plus grande que les sociétés, que les États, que les peuples,—car les mots sont des mots et l'homme est un homme. Tout cela à propos de Mauve, la petite coureuse! Pourquoi pas? Elle fait ce qu'il lui plaît: il faut l'admirer. Si l'infini est contrarié par sa conduite, il en informera Mauve un jour ou l'autre. Il parle bien à Fanette!
Et Diomède laissa éclater le petit rire obscur, dont il concluait volontiers ses discours. Mais Pascase, grave, demanda:
—Diomède, êtes-vous prêt à aller jusqu'au bout de vos théories?
Diomède répondit:
—Jusqu'au bout? Non, pas aujourd'hui. Il y a trop loin.